mardi 23 août 2011

Maudit soit Dostoïevski - Atiq Rahimi

P.O.L. - 2011 - 320 pages

A peine Rassoul a-t-il levé la hache pour l'abattre sur la tête de la vieille dame que l'histoire de Crime et châtiment lui traverse l'esprit. Elle le foudroie. Ses bras tressaillent ; ses jambes vacillent. Et la hache lui échappe des mains. Elle fend le crâne de la femme, et s'y enfonce.

Maudit soit Dostoïevski commence de fait sur un air de déjà-vu. Rassoul, jeune homme vivant à Kaboul dans les années quatre-vingt dix, tue Nana Alia, vieille femme riche et maquerelle de sa fiancée Souphia, d'un coup de hache ; il panique, s'enfuit sans son butin, et sera hanté à la fois par son crime devenu inutile et par le parallèle avec Dostoïevski, qu'il a lui-même lu lors de ses études en URSS, interrompues par la guerre.

Atiq Rahimi nous emmène ensuite dans un flot ininterrompu d'écriture, si l'on peut dire. Le style est simple, ne s'encombre pas de descriptions inutiles, se contente du bruit des roquettes et de la fumée du haschich pour planter le décor. Ce n'est pas tant l'aspect de Kaboul que ce qui s'y passe qui importe. Le chaos, la recherche d'un instant de lucidité, d'un peu de justice.
Le personnage principal, Rassoul, représente d'un premier abord le parfait anti-héro, égoïste, supérieur, et pourtant incapable de changer quoi que ce soit, caricatural, ou plutôt mélange de plusieurs caricatures, abandonnant à chaque fois au dernier moment le peu de courage lui ayant permit de sortir la tête de l'eau –ou plutôt de la fumée du haschich. Son regard désabusé et décalé permet à l'auteur de livrer sa propre vision de Kaboul, de la religion musulmane, de la justice. Rien ne va comme il faudrait, le corps disparaît, personne ne croit au crime, personne ne veut arrêter Rassoul. Personne ne peut le comprendre, mais il faut dire qu'il n'aide personne à le faire. D'abord parce qu'il perd sa voix, et ne fait rien pour que les gens s'en rendent compte –ce qui instille un sentiment d'énervement assez violent vis-à-vis du personnage complètement hors de toute communication, et semblant prendre plaisir à s'observer lui-même dans cette position mi-snobe mi-hautaine, ensuite parce qu'il choisit explicitement de ne pas se situer sur la même logique. Ignorer la culpabilité qui le ronge, ignorer le chaos qui l'entoure, pour atteindre à une justice plus pure, plus haute. Seulement face à l'échec, il lui faut bien réaliser peu à peu que tout cela n'est que pure fiction, digne d'un livre… d'un Dostoïevski ?

Si le style un peu facile et brutal et le caractère antipathique du héros n'emballent pas d'entrée, la troisième partie du livre relève plutôt l'ensemble. Le lecteur est trimballé d'une logique à l'autre à s'y perdre parfois, et si cela mène souvent à tourner en rond, la fin permet de prendre la distance nécessaire à remarquer qu'il s'agit en fait d'une spirale, surprise plutôt agréable car le lecteur pourrait avoir eu du mal à le croire. Et décrocher.

dimanche 7 août 2011

Claudie Gallay - Dans l'Or du Temps

Editions du Rouergue – 2006 – 317 pages

Sa voix, rauque. Des mots arrachés, à l’état de lambeaux.
La maison, silencieuse. Clémence n’était pas là, sortie sans doute sur le chemin qui mène à la forêt. Le tic-tac de la pendule. La respiration d’Alice.
Ce tic-tac, comme une deuxième respiration.
p. 121

Ecrit entre Seule Venise (2004) et le célèbre et primé Les Déferlantes (2008), Dans l’Or du Temps s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de Claudie Gallay aussi bien par son style que par son sujet. Un jeune homme, la trentaine, rencontre par hasard une vieille femme, Alice, alors qu’il passe ses vacances avec sa femme et ses filles dans leur maison normande. S’installe entre lui et Alice une relation à la fois complice et imprévisible, lorsque celle-ci commence à lui raconter sa vie, son enfance faite de voyages, de la découverte des indiens Hopi d’amérique et de la fréquentation des surréalistes, avec, à leur tête, Breton.

Le schéma de base est bien le même que dans Seule Venise ou Les Déferlantes : un personnage, seul, se questionne sur son existence et rencontre un autre personnage qui fait office de guide. L’originalité du livre est, ici, le choix de se plonger dans la civilisation Hopi au travers des surréalistes et de Breton. Très documentée, la réalité est cependant bien mêlée à la fiction, sans jamais tomber dans le récitatif qui coupe le récit dans son élan.

Cependant, il n’y a ici ni l’intimité brumeuse de Seule Venise, ni l’instensité des Déferlantes. Au lieu de ça, le personnage d’Alice vascille fortement en direction du cliché de la vieille femme qui porte en elle le savoir, à la fois brusque et fragile, et entourée de secret, et le personnage du jeune homme se contente de hocher la tête sans vraiment participer, et de regarder sa vie s’étioler passivement.

Le style quand à lui est sans surprise, toujours le même, et s’il continue de faire mouche, il n’a plus ce caractère rafraichissant. Duras est toujours très présente dans la construction, dans les dialogues surtout. Un regret sur cette manière de faire des phrases toujours très courtes, et de remplacer systématiquement les virgules par un point, et « Et » au début de la phrase suivante.

Abstraction faite de cela, le livre est d’une lecture agréable. Il lui manque malheureusement un peu de profondeur ou d’originalité pour en faire un livre mémorable.