vendredi 30 septembre 2011

Sur la Route - Addendum

En relisant cet article, je réalise à quel point c’est occulter toute une partie de l’œuvre. En effet, c’est passer à côté de l’aspect psychologique (philosophique ?) du personnage. Vu sous cet angle, fuite en avant, désir d’éternité, recherche mystique, la singularité temporelle de l’œuvre prend tout son relief. En effet, si le rapport homme/société semble se replier sur lui-même, ce que l’homme en tant qu’être pensant recherche, ou, du moins, la forme sous laquelle il le recherche, semble quant à elle avoir très nettement évolué –si l’on continue de considérer cette œuvre non pas d’un point de vue intime, mais comme la tentative de replacer dans un contexte contemporain une œuvre moderne. Sur la Route ne peut pas être considéré comme représentatif d’une sorte de mode qui consisterait à s’échapper du conformisme et vivre pleinement sa liberté, à la recherche d’une expérience mystique, puisque c’est ce livre lui-même qui a lancé les prémisses de cette mode. Kerouac rejetait d’ailleurs cela qu’il qualifiait d’allant contre le mode de vie qu’il avait voulu décrire. Cependant, reste tout de même qu’avec la distance des années, et avec la distanciation d’une génération née après ce chamboulement, la sensation provoquée par ce mode de vie a réuni l’ensemble de ses symboles dans une idée plus ou moins vague que Sur La Route clarifie à la fois qu’elle en définit un peu plus les frontières –et l’éloigne. Il faudrait alors cette fois-ci enfin prendre ses distances d’un phénomène ancré dans notre imaginaire de manière imprécise –voire impropre- pour recentré notre observation sur ce que ressent le personnage lui-même. Ce genre d’étude doit forcément exister, mais il n’est peut-être pas utile de s’y référer. On touche bien cette fois-ci au caractère intime de la lecture, aux liens que fera le lecteur de sa propre vie, de ses propres incertitudes et questionnements, avec le fourmillement intellectuel de Kerouac. Ce qui est sûr, c’est qu’à ce propos, Sal Paradise ne nous laisse pas indifférent et que sa lecture du monde ne peut pas nous faire de mal, depuis nos canapés confortables et derrières nos doubles vitrages où se reflètent les images de la télévision.

Sur la Route - Jack Kerouac

Folio – 544 pages – Ecrit en 1957

Comment lire Kerouac quand on a vingt-cinq ans dans la France de 2011 ? Il est certain que beaucoup de choses ont étés dites sur ce livre, d’analyses livrées, ce qui pousse à adopter un point de vue plus personnel, ancré dans son temps et son contexte social, pour tenter de mesurer l’impact que peut encore avoir un tel livre sur une génération qui a grandit avec son héritage, dans une société dont les fondamentaux ont subit une véritable mutation depuis qu’il a été écrit.

Ce qui frappe d’abord, c’est justement le décalage entre le monde dans lequel évolue Sal Paradise et le nôtre. Est-il vraiment possible aujourd’hui de se lancer dans une telle odyssée avec si peu de moyens ? Les codes ont changé, la valeur marchande des biens aussi –le prix d’une nuit dans un hôtel, même miteux, ou encore le prix de l’essence. Il s’agit ici d’un double décalage. Temporel, bien sûr, mais aussi géographique, car même cinquante ans en arrière, la France n’était pas les Etats-Unis.
Forts de ce truisme, on est entraîné par l’espace nord-américain, les kilomètres engloutis comme de l’eau bue directement au goulot d’une bouteille. L’écriture rapide de Kerouac, ce qu’il appelait sa « prose spontanée », donne au texte un rythme certain, jazzy, et rallonge encore d’autant l’immensité des grandes étendues, tout comme elle démultiplie la folle ambiance des grandes villes la nuit, la musique partout, où les personnages voguent, comme dans un rêve semi-éveillé, d’un point à un autre, se laissant porter par les sons du jazz.

Du rêve donc, de ce qui semble aujourd’hui être comme la représentation de la liberté dans son expression à la fois instable, dangereuse et intense. De l’envie, si l’on pouvait… ou juste de l’admiration face à ce mode de vie si éloigné du nôtre. Bien sûr, il serait possible de se perdre dans les méandres de l’Europe, d’est en ouest, du nord au sud, mais pas de cette façon-là, pas avec cette insouciance. Ce qui frappe alors : combien l’on a perdu en liberté ce qu’on a gagné en confort. Combien la société de consommation, le capitalisme ou prime l’idée de possession nous a sédentarisé. Accorder une valeur aux choses, c’est nous attacher toujours plus à elles. Ce constat est à la fois purement matériel –au prix d’une voiture, on veut la faire durer- et psychologique. Nous sommes aussi bien enchaînés par la valeur marchande des objets, que par l’idée que désobéir aux lois de notre société provoque immédiatement une mise à l’écart de celle-ci beaucoup plus violente qu’à l’époque ou Sal et Dan Moriarty déambulaient dans les rues de Frisco. Impossible de se lancer dans de terribles excès de vitesse sur la route, de ne plus se laver de longs jours durant, dormir dehors, sans se retrouver marginalisé, dans une marge d’autant plus désertique qu’elle ne possède plus ni les possibilités de rebond de l’époque –taux exorbitants du chômage-, ni cette sorte de communauté qui s’organise autour de la pauvreté.

Finalement on se demande, serions-nous prêt à abandonner notre confort pour vivre une aventure comme celle-ci ? Bien sûr certains diront oui, que tout ce qui a été dit est faux et que libre, nous le sommes toujours, à condition de ne plus porter le même regard sur notre société. C’est peut-être ça, le message que ce livre peut nous donner aujourd’hui. Nous montrer que ce mode de vie, qui à l’époque était vécu comme un rejet d’une certaine société conservatrice, le reste aujourd’hui encore. La société a changé, les mœurs ont évolué, elle a accueilli une plus grande diversité d’êtres en son sein. Il reste cependant un point sur lequel elle semble rester la même : il lui faut passer par un stade, long, d’acceptation pour accueillir ce qui ne correspond pas à l’un de ses critères. Sinon, le rejet est immédiat. Se souvenir de ça, c’est une manière de ne pas oublier la force de notre jugement, et son enchevêtrement dans un ensemble de critères bien plus grand que nous.

Vu sous cet angle, il est donc possible de revenir sur la notion de confort. A l’époque de Kerouac, la problématique aurait pu être la même : renoncer à son confort bourgeois pour partir à l’aventure. Certes, mais partir à l’aventure tout de même, car étouffant dans le cadre fermé de la société. Or, c’est cela même qui a changé, cet aspect fermé de la société, repliée sur elle-même et sur un ensemble de valeurs fixes. Sans changer pour autant le rapport qu’elle entretient avec ses propres frontières. S’ouvrir, puis se refermer sur ce que l’on a gagné. C’est un peu ce mouvement qui nous gagne aujourd’hui. Après s’être battus dans l’optique d’un avenir meilleur, notre monde moderne et occidental se referme sur ses désillusions et semble avoir peur de bouger de nouveau, de prendre de nouveau cet élan vers l’inconnu, l’instable. Une façon d’avoir peur d’être libre. Alors il y a cette illusion de changement que nous procure la vitesse (on pense aux travaux de sociologues comme Hartmut Rosa), l’accélération des communications, leur abondance, leur facilité, mais pour finalement rester éternellement au même point, améliorer toujours de peur d’avoir un pas trop grand à franchir pour changer vraiment, en direction d’une rive dont il nous est impossible de voir l’autre côté.

C’est donc là vers un autre débat que nous porte cette œuvre –n’est-ce pas là le propre des grands textes ? Trop vaste pour être abordé ici. Ce qui est sûr, c’est que se pencher sur les déambulations frénétiques dans lesquelles Dean Moriarty entraîne Sal Paradise nous emmènent bien plus loin que l’on pourrait le croire.

vendredi 9 septembre 2011

Purge - Sofi Oksanen

La Cosmopolite - 2011 - 408 pages

Il est bien connu que les prix ne font pas les livres. Lire Purge de Sofi Oksanen implique d'oublier un instant qu'il a gagné à la fois le Prix Femina Etranger et le Prix Fnac.

Ce livre raconte l’histoire de deux destins qui se croisent. D’un côté Aliide, une vieille dame estonienne, accusée part les jeunes de son village d’avoir collaboré avec les communistes, sèche et peu avenante. De l’autre, Zara, une jeune fille qui a fuit Vladivostok, croyant trouver richesse en Allemagne, finalement victime des réseaux de prostitution. Tout commence quand Zara débarque dans le jardin d’Aliide, guidée par une vieille photo que lui a laissé sa grand-mère lorsqu’elle est partie.

Oksanen déroule ensuite son récit, jouant d’un tableau à l’autre, et raconte au lecteur ces deux histoires différentes, ces deux destins tragiques. Les récits s’enlacent, d’une époque à une autre, de manière chaotique, sans aucun équilibre.

L’écriture est fluide et se place bien, le style s’attache à garder une certaine distance vis-à-vis des personnages, même lorsqu’Oksanen rentre dans leurs têtes. Ce qui est frappant, c’est à quel point personne n’est épargné. Difficile de vouloir pardonner à qui que ce soit, sinon peut-être Zara. Oksanen ne semble pas chercher à rendre ses personnages sympathiques, ni à justifier leurs actes. Elle se contente de les raconter, et laisse au lecteur le soin de choisir son camp –ou de rester neutre.

Le principal intérêt du livre tient justement à cela. Le thème ainsi exposé pousse à prendre du recul vis-à-vis de l’Histoire qui ici s’efface complètement face aux drames personnels. Cet aspect des plus intéressant transparait particulièrement chez Aliide, qui à la fois est une victime et un bourreau, mais toujours seule avec elle-même, et le regard des autres forcément dévié, faux. Sans même qu’elle ne cherche, ou n’ait jamais cherché, à se justifier.

Il serait possible de reprocher à Oksanen la multiplicité des scènes crues, et l’éternel mauvais rôle que jouent les hommes, menteurs, violeurs, assassins. Il est vrai que c’est un moyen sûr de gagner un public féminin près à s’agripper à la première occasion de dénoncer leurs confrères et de s’indigner contre la dureté de l’existence féminine. Ce serait malheureusement réducteur, et consisterait à ne vouloir voir dans ce livre que ce que l’on veut. Il semble que le message qu’il porte n’est pas celui-là, mais plutôt celui d’un certain regard sur l’Histoire, sur les actes que celle-ci à provoqué, permis. Surtout, sur l’interprétation d’actes qui auraient aussi eu lieu sans elle, mais d’une manière différente.

Peut-être Purge n’est-il pas, comme le dit Nancy Huston, le seul livre à lire en 2011, mais mérite d’être lu.