mercredi 20 octobre 2010

La Bâtarde d'Istanbul - Elif Shafak

10-18 – 2008 – 375 pages

Puis, alors que les dernières gouttes s’écrasent au sol et que tant d’autres restent en suspens sur les feuillages lavés de leur poussière, dans ce moment de fragilité, alors que l’on se demande si l’averse est terminée, ce que l’averse elle-même ignore, dans cet intervalle précis, tout devient serein.
p. 16

Elif Shafak, considérée comme une des plus grandes –si ce n’est la plus grande- romancière turque actuelle, choisit avec La Bâtarde d’Istanbul d’aborder le thème de l’histoire familiale et de la tradition. Armanoush, fille d’une américaine et d’un arménien, issu d’une famille ayant émigré dans les années vingt, décide d’aller à Istanbul, à la recherche de son passé. Elle rend alors visite à la famille de son beau-père turc, les Kazanci, où elle fait la rencontre d’Asya, jeune fille dont l’identité du père est inconnue. A la suite de cette rencontre, de nombreux secrets familiaux vont refaire surface…

La Bâtarde d’Istanbul est un livre qui se lit de manière agréable et qui tient en haleine. Le lecteur s’attache facilement à des personnages hauts en couleur, dans un cadre sans cesse changeant, entre les Etats-Unis et Istanbul, hier et aujourd’hui, d’une famille à l’autre… S’il est une chose de certaine, c’est la vivacité de l’écriture d’Elif Shafak, la part d’elle que l’on sent au travers des pages, lors des dialogues très présents ou des longs passages consacrés à la cuisine, et cette facilité qu’elle a de passer d’un cadre à un autre, permettant en quelques mots au lecteur de changer d’atmosphère.

Par ailleurs, cette vivacité travaille parfois au dépend du style, qui pâtit du côté très visuel du roman, restant assez scolaire. De même les personnages possèdent des penchant parfois proches de la caricature, et ne sont pas vus assez en profondeur ; ils manquent de vraies contradictions. L’intrigue elle-même se devine aisément et semble légèrement tirée par les cheveux.

Peu importe au final car cela n’enlève rien du plaisir de la lecture, au contraire, c’est aussi une manière d’aborder des sujets difficiles pour la culture turque, de façon plus légère. Une grande part du livre est ainsi consacrée à des évènements liés au génocide arménien, et des points de vue différents se confrontent tout au long du développement, grâce au rapprochement des deux jeunes filles, l’une turque, l’autre arménienne, chacune ayant une vision différente de l’importance de l’héritage historique de leur communauté. Elif Shafak a d’ailleurs été amenée devant la justice turque à la suite de certains propos tenus par des personnages arméniens. Elle a finalement été acquittée.

Beloved - Tony Morrison

10-18 – 1993 (prem. ed. fr. 1989) – 380 pages

Ils avaient été six à la ferme, Sethe était la seule femme. Madame Garner, en pleurant comme un enfant, avait vendu le frère de Paul D pour rembourser des dettes qui avaient fait surface dès l’instant où elle s’était retrouvée veuve. Puis le maître d’école était arrivé pour mettre les choses en ordre. Mais ce qu’il fit brisa trois autres hommes du Bon Abri, et chassa l’acier scintillant des yeux de Sethe, ne laissant que deux puits béants qui ne reflétaient pas la lumière du feu.
p. 20

Prix Nobel de la Littérature en 1993, Tony Morrison, alias Chloe Anthony Wofford, reçu pour son livre Beloved le non moins prestigieux prix Pulitzer en 1987.

Ce livre haut en couleurs, d’une expressivité impressionnante, raconte l’histoire de Sethe, une esclave affranchie, hantée par le fantôme de sa fille, qu’elle a tué pour qu’elle échappe aux blancs revenus la chercher après sa fuite du Bon Abri.

Les personnages se croisent et se cherchent, dans un style clair, plutôt classique, mêlant les voix, les points de vue. Ce qui ressort le plus, c’est leur vivacité, leur véracité. Chacun, dans son monde, semble vivre son propre conte fait de blancs et de mystères, mais aussi de clarté et d’amour. Tous les sentiments humains se mêlent de manière parfaitement contrôlé et virtuose.

Surtout, il y a le passé de ces hommes et femmes victimes de l’esclavage. Violent, dur, noir, il revient à chaque page, dévoile un peu plus d’horreur à chaque fois, sans non plus en dire trop, si bien qu’entre images bien réelles et scène suggérées, le lecteur est saisi par la véracité du texte. Passant d’un personnage à l’autre, d’un point de vue à l’autre, Tony Morrison ne livre pas d’analyse ou de jugement, mais des sensations et des malaises, pris sur le vif, des souvenirs qui surgissent, des récits qui reviennent…

Enfin, elle décrit avec justesse les paysages dans lequel évoluent les personnages. Il est toujours bon de le noter, lorsqu’un livre possède cette capacité d’emmener son lecteur dans un monde différent, avec cette sensation en refermant le livre que le voyage a réellement eu lieu.

A regretter quelques longueurs narratives, bien vite oubliées par la fin spectaculaire, condensée d’émotions, qui ne laisse pas indifférent.