lundi 31 mai 2010

Des Hommes - Laurent Mauvignier

Les Editions de Minuit – 2009 – 281 pages

Moi, c’était la photo d’Eliane et pour Bernard la carte postale de la Sainte Vierge phosphorescente, les mains jointes et le regard larmoyant, extatique, pendant qu’autour il y avait tout ce silence et ce carnage avec seulement cette saloperie de tortue qui redressait sa tête toute noire et ridée, la tête qui dodelinait, les petits yeux noirs qui clignaient, lumineux comme des yeux de chat la nuit ou des chromes de voiture, l’innocence d’une petite vieille qui traverse un champ de mine sans que rien ne lui pète jamais à la gueule.
p.238

Pour son dernier roman, Laurent Mauvignier plonge dans l’horreur de la guerre d’Algérie au travers des réminiscences des habitants d’un village de la campagne française. L’action se situe une quarantaine d’années après que Bernard et son cousin Rabut soient revenus d’Oran.

Ce livre pose dès les premières lignes la voix très particulière de Mauvignier, celle du monologue intérieur à la première personne du singulier, celle des phrases qui s’enchainent de manière rapide et fluide.

Le monologue intérieur est développé comme une forme de fiction de l’esprit, pour reprendre une expression employée par l’auteur lors des Assises Internationales du Roman 2010 de Lyon. C’est pour lui une façon d’assumer la narration, et le lecteur se trouve enveloppé par un récit rapide, mais surtout, humain. C’est ce qui marque le plus, ce qui rend au roman cette atmosphère si particulière, car le lecteur n’entre pas seulement dans la tête du narrateur, mais il entre dans son monde, dans sa façon de ressentir les choses, d’hésiter, de se tromper, de ne pas trouver les bons mots, de s’énerver… Cette proximité entre le lecteur et le narrateur implique aussi une proximité entre le lecteur et le romancier, à la fois complètement absent, et à la fois présent dans sa manière de présenter le texte. Lorsque le narrateur change, l’écrivain reste.

De fait, le livre possède une unité forte. Les voix et les points de vue s’entremêlent, le narrateur change, raconte lui-même l’histoire d’un autre, si bien qu’il n’est pas toujours évident de savoir qui parle. Cela importe-t-il vraiment ? L’important est de savoir où l’on est, d’où vient l’élan de ces voix qui se succèdent, et ici dès le départ Mauvignier indique clairement la situation, le village, les anciens. Vient ensuite la guerre, mais ensuite seulement, lorsqu’il est possible de comprendre la provenance de ses voix. La guerre et sa violence, crue, elle-même dénuée de sens. Ici Mauvignier réussi en même temps à décrire des scènes d’une violence extrême, chargées d’horreur, sans pour autant tomber dans le gore gratuit, toujours en gardant l’humanité du point de vue. Il est rare, voire très rare, de lire sur ce sujet dont on commence à parler de plus en plus, notamment au cinéma, et la voix de Mauvignier est appréciable dans sa sobriété réaliste, dans la violence des sentiments humains, perdus au milieu d’une situation qui les dépassent.

Ce réalisme est un des atouts forts de ce livre, comme le montre l’extrait proposé en exergue. La mise en parallèle de la tortue noire et la « petite vieille indolente » donne à l’ensemble un relief qui donne sa force au témoignage. Cette juxtaposition de faits simple, simples même dans leur violence, et l’incapacité du lecteur à intervenir, sa position d’observateur passif, voilà qui rend ce livre passionnant, voilà qui fait que le lecteur s’y accroche, comme plongé dans un autre monde, une autre époque.

A lire !

mercredi 26 mai 2010

Boualem Sansal - Le Village de l'Allemand (suite)

Dans un post précédant concernant le livre Le Village de l’Allemand de Boualem Sansal, s’est posée la question des intentions de l’auteur vis-à-vis du message qu’il veut faire passer dans son travail. Entre temps, celui-ci a participé à une table ronde le lundi 24 Mai, dans le cadre des Assises Internationales du Roman, lors de laquelle il a apporté certains éléments au débat.

Petit rappel : dans ce livre, il compare l’islamisme au nazisme, le tout par le biais du journal d’un jeune garçon d’origine algérienne et vivant dans la banlieue parisienne, qui découvre, suite au suicide de son frère, que son père, algérien d’origines allemandes, était un ancien SS. Ce livre a porté un débat assez important sur la toile, à cause du rapprochement effectué, et du caractère soi-disant pro-Israël du livre. Le propos ici n’est pas de se situer dans le débat, mais d’étudier le rapport aux idées dans le livre. En effet, le post précédant expliquait que l’ayant lu sans avoir connaissance de ce qu’il y a autour, et sans connaître l’auteur, je n’avais pas trouvé cela si choquant, eu égard au fait que le point de vu était celui d’un jeune garçon impressionnable et sans véritable recul sur les choses. Dans ce cadre là, il est tout à fait possible d’imaginer qu’il effectue un tel rapprochement entre nazisme et islamisme. Seulement, y a-t-il une part cachée dans le livre, c'est-à-dire, l’auteur cherche-t-il à faire passer un message, ou à montrer le point de vue de l’enfant. Dit autrement, l’enfant est-il un prétexte ? Et comment se placer vis-à-vis de cela en tant que lecteur ? Faut-il refuser de lire au travers et trouver l’opinion de l’auteur, ou faut-il se documenter le plus possible pour être sûr de ce qu’on lit ?

Le thème de la conférence était « Du journal intime au roman ». Etaient présents, en plus de Boualem Sansal, Wendy Guerra, Gwenaëlle Aubry et Agata Tuszynska.

Sansal a d’abord expliqué que son choix de la forme du journal intime lui a été dicté par le problème de la légitimité du narrateur, lorsqu’il s’agit de traiter d’un sujet polémique comme celui-là, d’autant plus que dans la culture algérienne, la Shoah est absente. C’est au cours d’un voyage que lui-même a découvert ce « village de l’allemand », dont on lui a raconté l’histoire, et sur lequel il s’est ensuite documenté. Pour lui, le choix de Malik, jeune immigré banlieusard, donnait une « légitimité indiscutable » à son propos. Il était important pour lui de confier la narration à « une victime ». De plus, il a également expliqué que le choix du journal l’obligeait à se retirer du livre en tant qu’auteur, et lui permettait la meilleure objectivité possible. L’auteur, comme médiateur ou acteur caché du livre, n’a pas sa place dans une telle construction. Cela lui a permis de s’interdire des interventions où se poserait son propre jugement. Le livre s’est alors construit « à [son] insu ».

Voilà en quelques phrases ce qu’il a dit sur le sujet. Le lecteur est-il dupé ? Peut-on vraiment croire que le fait d’opter pour le point de vue d’un enfant au travers de son journal oblige à l’objectivité ? Au contraire, il semble justement que l’absence de recul sur la question permette d’exprimer un point de vue plutôt excessif en se lavant les mains, se débarrassant de toute forme de culpabilité puisque l’auteur n’intervient pas. Après tout c’est aussi lui qui choisit le caractère du personnage, il n’est pas possible de dire que l’auteur se laisse porter par le personnage ici, d’autant plus que celui-ci n’a jamais vraiment existé. Lors de ses interventions, le point de vue de l’auteur Sansal est clair : il est identique à celui du narrateur. Où est donc l’objectivité ? De toute façon, un auteur a-t-il à être objectif ? Non, bien sûr, en tout cas il n’en est pas tenu, un auteur est d’abord et par définition libre. Encore faut-il assumer cette liberté.

Ce qui gêne ici, ce n’est pas tant que Sansal n’assume pas son propos, car ce n’est pas le cas, au contraire, mais c’est qu’il tente de nous faire croire qu’il est différent entre son livre et ses mots, ce qui à priori nous parait faux. A la question, le lecteur est-il berné s’il croit l’exagération due au point de vue, la réponse est oui ; mais là encore, il semble que l’auteur ait ce droit. A l’autre question, l’auteur assume-t-il cet état des faits, la réponse est non, et c’est bien dommage.

En conclusion, le lecteur est libre lui aussi d’accepter de se laisser tomber dans le livre sans vouloir connaître la vraie position de l’auteur, et de transcrire celle-ci à partir de ce qu’il a lu –ou de ne pas se poser la question du tout. Reste alors qu’il est difficile de dire « j’aime Boualem Sansal en tant qu’écrivain », car on ne connait que son œuvre, ce qui permettrait à la limite de dire « j’aime les livres de Boualem Sansal », comme on dirait « j’aime le jeu de Tom Cruise », sans pour autant soutenir la cause de la scientologie.

lundi 24 mai 2010

La voie de Bro - Vladimir Sorokine

Editions de l’Olivier – 2010 pour la traduction – 298 pages

Le Temps de la Terre est multicolore. Chaque objet, chaque être vivant vit dans son propre temps. Dans sa propre couleur. Le temps des pierres et des montagnes est pourpre foncé. Le temps de la terre noire est orange. […] Et il n’y a que nous, les frères de la Lumière, qui ne possédions pas de couleur terrestre.
p. 291

Vladimir Sorokine, auteur russe, revient sur le devant de la scène littéraire, avec la parution simultanée de deux ouvrages, La voie de Bro et Roman. Le premier s’inscrit dans la continuité de sa trilogie ayant comme fil directeur la glace, et raconte la genèse d’une secte totalitaire, partie à la recherche de ses frères et sœurs qu’il faut réveiller en les frappant sur le sternum d’un coup de marteau taillé dans la glace, issue de la météorite de Toungouska, tombée en Sibérie en 1908.

Si le style d’écriture reste relativement classique tout au long du livre, il n’en est pas moins brillant, le vocabulaire étant choisi avec soin. Les descriptions des grands espaces de la Sibérie nous plongent dans un univers impressionnant, parfois menaçant ; descriptions totalement intégrées au récit, lui conférant une grande fluidité. De plus, on entend une voix particulière, un style qui se maintient tout au long des quelques trois cent pages de ce livre. Le choix du monologue à la première personne se justifie lorsque l’on avance dans l’histoire. En effet, si au départ il n’apporte pas énormément au récit, assez linéaire, dans la ligné de Tolstoï et des grandes fresques historiques sur la vie de la bourgeoisie russe, il permet par la suite, après le basculement du narrateur, lorsque son cœur se « réveille », de prendre un recul considérable sur la population humaine, et de décrire avec un regard extérieur les grands évènements du siècle dernier : les révolutions russes, la montée du nazisme, la Seconde Guerre, la Guerre Froide. C’est un regard sans concession, d’une froide objectivité, que Sorokine porte sur les grandes utopies qui ont porté les foules, et leur échec sanglant.

Surtout, l’utilisation de la première personne nous plonge dans un univers différent du nôtre, alors même qu’il a le nôtre pour décor, où se mêlent histoire, science-fiction, folie. On devient soi-même un membre de la secte des Frères de la Lumière… Un livre agréable et intéressant à lire !

vendredi 21 mai 2010

A. S. Byatt - Le Conte du Biographe

Denoel (Et d’Ailleurs) – 2005 – 352 pages

Mais, en un sens, ce qui peut passer pour l’abondance superflue des citations et illustrations, préserve ce genre d’ouvrages hagiographiques du parti pris. Car la voix de Galton parle à côté de celle de son disciple, et dans un style différent. Et ce que les lecteurs modernes, désireux de trouver une thèse, une hypothèse, trouveraient superflu, prend, pour des lecteurs en quête tels que moi, l’apparence de faits et même de choses, de pépites de quiddité pure.
p. 217

Antonia S Byatt est un écrivain anglais qui a enseigné la littérature avant de se consacrer à la critique littéraire et à l’écriture. Dans Le Conte du Biographe, elle invite un jeune doctorant en littérature postmoderne à prendre la plume pour raconter ses recherches au sujet d’un biographe, Scholes Destry-Scholes, pour en faire sa propre biographie. Il découvre alors que son sujet n’a pas laissé beaucoup de traces, si ce n’est un début d’étude sur trois hommes : un taxidermiste, un explorateur et un écrivain (Ibsen, en l’occurrence), et une disparition énigmatique dans le Maelstrom.

Les mises en perspectives et les parallèles sont multiples dans ce livre dont la trame chaotique n’est pas le fil rouge principal. En effet, le narrateur se perd plus dans l’absence de matière que dans la résolution de l’énigme de base, à savoir, mais qui est réellement Scholes Destry-Scholes ? Parallèle entre les trois hommes étudiés par le biographe d’abord, entre les deux femmes rencontrées par le narrateur, ensuite. Perspectives offertes par les rares indices à disposition, largement exposés au lecteur qui peut chercher en vain à y trouver un lien formel, un début de résolution. Si bien qu’il arrive de ne plus trop savoir où l’on va, de même que le narrateur dévie lui-même de son propre objectif de recherche, en commençant à raconter sa vie, sans pour autant rentrer dans les détails, et à grands renforts de phrases d’auto-réprobation.

En effet, une chose est certaine, Byatt se refuse à entrer trop profondément dans la tête des gens, et préfère se focaliser sur les actes et sur les choses, comme le narrateur qui se tourne vers la biographie par amour des objets et des faits objectifs. C’est ce qui donne à ce livre un aspect plutôt clair et fluide, renforcé par un style net et sans fioritures.

Dans ce sens, la mise en abyme du départ est intéressante, et permet de balayer un large spectre de connaissances, Destry-Scholes ayant préalablement écrit la biographie d’un explorateur anglais, féru de l’étude de l’évolution et de classification animale et végétale. Le résultat donne un livre très documenté, qui joue entre les extraits de textes au style encyclopédique avec le journal du narrateur, au style beaucoup plus relâché.

Une bonne partie du livre est donc écrite dans un vieux style biographique parfois assez fastidieux à lire, passant d’un sujet à un autre, que ce soit le lien entre Ibsen et ses personnages ou la vie des Lapons au XVIII°, avec comme fil conducteur le lien invisible dont seul Scholes semble détenir la clef. Le reste constitue un style plus proche du journal ; le narrateur commence par justifier la direction prise par ses recherches, mais, celles-ci n’aboutissant pas, il raconte ses propres déboires et aventures, tout en ne cessant pas de justifier un style parfois un peu trop relâché, par le fait qu’il ne compte faire lire son texte à personne.

A vrai dire, cela en devient presque gênant, surtout quand il écrit de longues phrases pseudo-lyriques qu’il décrit immédiatement, mais n’enlève pas, par flemme. Ce qui donne des paragraphes comme : « J’ai pensé à elles deux en même temps. Fulla parcourait les plaines de ma chair dont chaque poil se dressait à sa rencontre, et dans mes fibres nerveuses chantait Vera. (Je fais des progrès en lyrisme mais je ne suis pas certain que cette dernière phrase fonctionne bien. Conservons-là. Qui lira jamais ce machin-là, de toute façon ? Et qui plus est, c’est vrai.) » [p. 283]. La parenthèse, la question sur un mode familier, plus l’italique, cela fait un peu trop.

Finalement, on se demande pourquoi on lit tout ça, puisque le narrateur lui-même ne cesse d’expliquer que cela n’a aucun intérêt. Reste que le sujet et la construction sont intéressants, et que l’ensemble pousse à se questionner, aussi bien sur le rôle de la biographie, que sur le besoin d’écriture, et à quoi cela nous pousse. Le narrateur, qui partait d’un projet totalement objectif, est de plus en plus prompt à sortir de son sujet pour raconter sa vie, comme si tout acte d’écriture poussait d’une manière ou d’une autre à la restitution autobiographique. Comme s’il n’y avait de vraie écriture que celle de sa propre vie.

On touche ici à un débat des plus intéressants, bien que non vraiment développé dans le livre, juste évoqué : toute écriture tend-t-elle à la biographie ? Si c’est le cas, c’est surtout qu’elle tend à devenir le miroir de celui qui l’utilise, sorte de défouloir, manière de faire face à ce que l’on n’accepte pas forcément par ailleurs. Seulement le processus est à priori très long, l’écrivain passant d’abord par un stade de déconstruction-reconstruction où il reprend des éléments de sa propre vie, mais dans des contextes différents, en mélangeant le tout jusqu’à masquer la vérité. C’est comme une façon de s’approcher de cette vérité au plus près, mais de manière masquée. Parfois, plutôt que de se rapprocher de lui-même, il s’en éloigne, mais souvent les œuvres tardives sont toujours les plus autobiographiques. C’est le cas chez Marguerite Duras, par exemple, qui à la fin de sa vie ne cherchait même plus à déguiser sa vérité, à brouiller les pistes comme elle le faisait dans ses premiers romans comme l’Amant de la Chine du Nord ou Un barrage contre le Pacifique. C’est également le cas de Virginia Woolf qui toute sa vie a essayé de fixer son enfance dans ses livres, parlant de « l’image du père » à propos de La Promenade au Phare, mais commençant finalement la rédaction d’Instants de Vie qu’elle ne finira pas, se donnant la mort avant, comme si le stade ultime de l’écriture était trop douloureux à atteindre. Chez Byatt, le narrateur est confronté au même problème, mais en un laps de temps beaucoup plus court, qui tient à priori à la forme romanesque illustrative. Sa conclusion est qu’il lui faut arrêter d’écrire. Il fait face à son propre échec de ne pas réussir à écrire sur la vie des autres, mais cela sonne plus comme un rite de passage, pour réussir à comprendre ce que lui-même souhaite faire, devenir.

Ce livre laisse donc plein de questions et de débats en suspens, mais c’est aussi une qualité de la littérature, de nous pousser à se poser ces questions sans nous donner de réponses prémâchées. Reste que ce livre est un peu trop long, s’entend qu’il s’étend à mon avis un peu trop en descriptions et citations de biographes sur la taxidermie ou sur les débats qui agitaient la sphère scientifique à l’époque de Darwin.

lundi 17 mai 2010

Boualem Sansal - Le Village de l'Allemand

Gallimard Nrf – 2007 – 264 pages
(existe en poche)

Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié. Comme le Soleil évacue son trop plein d’énergie en de fantastiques explosions sporadiques, de temps en temps l’histoire expulse de la haine que l’humanité a accumulée en elle, et ce vent brûlant emporte tout ce qui se trouve sur sa route. Le hasard fera que l’on soit là ou là, abrité ou exposé, d’un côté ou de l’autre du manche.
p. 262

Boualem Sansal est un écrivain algérien de langue française, né dans les années cinquante. Son cinquième livre, Le Village de l’Allemand, censuré en Algérie, raconte l’histoire de deux émigrés algériens qui découvrent, à la mort de leurs parents restés en Algérie, que leur père d’origine allemande n’était autre qu’un officier SS de la Seconde Guerre réfugié en Algérie. Avant d’écrire mon commentaire, je me suis rapidement renseignée sur l’auteur et son œuvre par le biais d’internet. Là, quelle n’a pas été ma surprise de m’apercevoir la grandeur du débat suscité par cet ouvrage, du fait du parallèle qu’il trace entre le nazisme et les islamistes radicaux. Ce qui m’a interpellé, c’est que je n’ai pas été choquée par les propos de ce livre. Pour moi, tout radicalisme quel qu’il soit est condamnable, surtout lorsqu’il s’avère dangereux pour les autres populations. Cela vaut pour le nazisme, bien sûr, mais aussi pour les chrétiens des croisades comme pour les islamistes.

En regardant ce livre sous son aspect polémique, donc, il est vrai que le parallèle effectué est, souvent, exagéré. Il est effectivement violent de comparer une banlieue à un camp de concentration. A vrai dire, lorsqu’on ne connait rien ni de la polémique, ni de l’auteur du livre (je ne connais d’ailleurs toujours pas ses positions politiques), cela peut plutôt être vu sous l’aspect de l’impact que peut avoir la découverte de l’Holocauste, sur l’esprit d’un jeune garçon déboussolé, vivant dans l’espace particulier et violent qu’est celui des banlieues. L’exagération, dans ce sens, parait justifiée justement parce qu’elle ne se voulait pas être un enseignement, mais l’illustration d’une interprétation dans un cas précis.

Il est possible que là n’ait pas été le but de l’auteur. De même pour la question juive. Parler de la Shoah n’est certes plus très original, en tout cas, cela ne signifie pas que l’on soit pro-Israël. De fait, cela soulève la question du rapport de l’auteur à son lecteur. Doit-on se sentir coupable d’avoir aimé un livre qui en fait est si politisé qu’il provoque de nombreux débats ? L’idée de voir le livre comme un objet de manipulation –dont j’aurais été une victime facile- pour les lecteurs non-avertis est dérangeante. Nabokov voulait-il défendre les pédophiles ou montrer leur point de vue ?
_Lolita_ est un livre qui rend complètement mal à l’aise, écrit avec brio, mais qui ne permet malgré tout à personne de justifier de tels actes. C’est aussi un message présent dans le livre de Sansal : les bourreaux sont, eux aussi, des hommes, mais cela ne les dédouane pas de la responsabilité de leurs actes, bien au contraire ; leur enlever leur statut d’humains serait une façon de les déculpabiliser. L’humanité est un fardeau que l’on porte à chaque instant.

Que dire si l’auteur effectivement voulait faire passer un message extrémiste à sa façon ? S’il existe dans sa démarche un but démagogique caché, contre l’Algérie, contre la religion musulmane (même si dans le livre la distinction entre elle et sa partie extrémiste existe bien), enfin contre quoi que ce soit qui ne puisse pas être cautionné au regard de la liberté et du respect ? Faut-il condamner l’auteur et son livre ? Il est vrai qu’il y a dedans des passages assez effrayants. Mais je ne me serais jamais arrêtée dessus de façon sérieuse si je n’avais pas connu l’existence de la polémique, et de l’engagement de l’auteur. De même qu’on peut aimer les enregistrements des symphonies de Beethoven dirigées par Karajan avant de savoir qu’il était un sympathisant nazi.

Cela signifie-t-il que l’œuvre se fait en dehors de la volonté de l’écrivain ? C'est-à-dire, qu’il existe deux types d’œuvres, celle que l’écrivain à voulu écrire, qui n’existe pas vraiment, ou pas
encore, et celle que lit le lecteur, comme le disait Blanchot, « lire, ce serait donc, non pas écrire à nouveau le livre, mais faire que le livre s’écrive ou soit écrit », en « [annulant] l’auteur » (in L’Espace Littéraire). Dans le cas présent, cela revient également à se demander si l’œuvre doit être lue dans le sens de la vie de l’auteur ou de manière totalement extérieure. La collision entre les deux donne des articles comme celui-ci.

Dans le cas présent, j’en doute bien plus que pour Karajan, dont le métier n’était pas une voie de transmission du nazisme, juste une vitrine dans le cas du chef d’orchestre, mais on ne peut pas dire qu’il existe une
interprétation nazie de la neuvième de Beethoven. Lorsqu’il s’agit d’écriture, c’est tout autre chose. Si l’on met en lumière le livre de Sansal avec certains de ses propos, on a surtout l’impression d’être passé à côté de quelque chose, d’avoir été pris au piège ; mais que dire des gens qui auraient prit pour argent comptant le contenu violent du livre ? Chaque lecteur insère ses lectures dans un schéma de compréhension différent, ce que Kundera appelle son « papier à musique » (in L’Insoutenable Légèreté de L’Être). Celui-ci se réserve le droit de contenir ou non l’histoire propre à l’auteur. C’est Kundera toujours qui écrit avoir été traumatisé à l’idée que le modèle que Proust a utilisé pour Albertine portait la moustache. Quant on sait qu’à l’heure actuelle cela même n’est pas prouvé (qu’Albertine ait été inspirée par le chauffeur-secrétaire de Proust, Alfred Agostinelli), et même d’ailleurs, que cela soit vrai ou non, comporte un degré plus ou moins élevé de vérité, on imagine aisément les méandres dans lesquels il est possible de se perdre lors d’une première lecture non profane. La meilleure solution consisterait peut-être à lire d’abord, se renseigner ensuite, puis lire à nouveau, mais où trouver le temps ? Heureusement que toutes les œuvres ne posent pas le même degré de complexité d’interprétation. Lire d’abord, se renseigner ensuite, voir si cela implique une seconde lecture, ne serait-ce que de certains passages. En tout état de cause, pour ce livre il a été choisi de lire d’abord et de se renseigner ensuite.

Finalement, le débat autour de Sansal est vaste et surtout enflammé, si bien qu’il est difficile de garder un esprit clair. Toujours est-il que d’un point de vue purement technique, ce livre est plutôt bien écrit. Là encore de nombreux commentaires fustigent Gallimard de publier un tel livre, le qualifiant de mauvais même au point de vue de la forme, mais d’un point de vue stylistique pourtant le rythme est bon, le style travaillé, bien que très classique, s’il n’y a pas de réelle originalité, au moins ne s’ennuie-t-on pas, au contraire, le côté froid et technique de certaines descriptions des camps, en utilisant le point de vue interne d’un homme sur le point de devenir fou, glace de manière efficace. Alors pourquoi ce procès stylistique ?

Finalement, que signifie le mot littérature, aujourd’hui ? Certes, Sansal ne révolutionne pas le genre du roman, mais il y a quelque chose d’incisif dans son écriture qui tient éveillé, ce quelque chose qui manque cruellement chez Delecroix ou même Bouraoui.

La majorité des lectures que je propose actuellement se font dans le cadre d’une préparation aux Assises Internationales du Roman qui ont lieu la semaine prochaine à Lyon, à la Villa Gillet. Une des conférences proposées (qui n’est pas celle avec Sansal comme intervenant) s’intitule « Le Roman est-il un genre fatigué ? » Effectivement la question mérite d’être posée. Jusque là j’ai le sentiment que les livres que j’ai lu ont été écrits par des personnes qui s’ennuient.

Retour sur ce débat après cette conférence, donc !

Erri de Luca - Montedidio

Gallimard NRF – 2002 – 207 pages

Malgré le froid, je transpire tandis que mes muscles frappent dans l’air et que de rapides caresses essuient mon front. Les esprits aiment jouer avec le sel des corps, ils le lèchent, goûtent le jus de la vie qui s’agite, qui bat.
p. 172

Erri de Luca est un auteur italien originaire de Naples. Montedidio, son onzième livre, prend son titre du nom d’un des quartiers de sa ville d’origine. Il raconte l’histoire d’un jeune homme lors de sa transition de l’âge enfant à celui d’adulte.

Tout commence avec son premier travail comme apprentis chez le menuisier du quartier. Son treizième anniversaire où son père lui offre un Boomerang, objet qui le suivra tout au long de son évolution, qu’il gardera comme témoin de son développement, jusqu’au moment où, devenu un homme, il le lâchera, geste auquel il s’entraine tout au long du livre en vue de ce jour.
Montedidio est présenté sous la forme du journal d’un enfant, et cette voix que l’on suit tout au long du livre est apaisante, poétique, elle glisse comme le flux et le reflux des vagues, pour emprunter une image à Virginia Woolf. Le style clair se dote d’une légère touche de magie, juste ce qu’il faut pour alléger l’ensemble. Cette sensation d’effleurement nous poursuit d’un bout à l’autre du livre, si bien que même les passages difficiles –et il y en a- nous poussent à relativiser, à prendre du recul sur le monde. C’est là un des grands intérêts de ce livre. De Luca sait parler de l’enfance pauvre sans plonger dans le pathétique, en gardant une taille humaine.
Le style est très imagé, et pourtant peu coloré, seules ça et là émergent quelques taches de couleur, le reste colle à l’aspect terreux des rues et aux différentes teintes des bois de l’atelier du menuisier. L’accent est plus porté sur les personnages qui gravitent autour du narrateur, emblématiques, son patron, le cordonnier, son père, Maria, l’imprimeur, les voisins, le curé… Chacun de ces personnages a quelque chose de précis à apporter, bon comme mauvais, et surtout chacun d’eux possède une force qui émane de ces pages avec une tranquillité rassurante –ou effrayante quand ils représentent une menace. Le mystère lié au point de vue interne accentue cet état des choses. On voit les gens comme ils agissent, sans vraiment les connaître, et c’est cette présence démesurée qui nous marque.

En définitive, ce livre ressemble plus à un conte, un conte agréable à lire.

samedi 15 mai 2010

Vincent Delecroix - La Chaussure sur le Toit

Gallimard NRF – 2007 – 218 pages

Elle avait dû lui dire qu’il n’était encore pas question d’augmentation pour elle en ce moment. Mais lui devait penser à autre chose (peut-être avait-il croisé dans la rue un jeune unijambiste et que ce spectacle l’avait troublé, mais comment le lui dire et est-ce que cela avait vraiment un intérêt de le lui dire ?).
p. 25

Vincent Delecroix fait partie de la jeune génération des philosophes normaliens, et ça se sent dans son dernier livre, La Chaussure sur le Toit.

Ce livre propose une série de récits mettant en scène des personnages différents, qui se croisent de temps à autres, ayant comme point commun d’habiter dans le même immeuble, près des voix ferrées de la Gare du Nord. Dire cela, ce n’est rien d’autre que résumer la quatrième de couverture.

L’idée est plutôt excellente, prendre une chaussure sur un toit comme le départ d’une multitude d’histoires qui y sont reliées, qui justifient ou découlent de la présence de cette chaussure. C’est plutôt original.

Malheureusement, si le premier chapitre donne plutôt envie d’aller plus loin dans ce livre, on atteint assez vite une certaine lassitude, voire même un certain énervement. D’abord parce que le style, qui ne change pas vraiment d’un personnage à un autre, même si le point de vue, lui, change régulièrement, n’arrive pas à nous emporter, même si on ne peut pas non plus le critiquer ouvertement. En fait, il est plutôt plat, rien qui soit aisément reconnaissable comme pourrait l’être un Mauvigner, par exemple. Les références à la philosophie et à la littérature sont multiples, et renseignent bien sur un auteur qui a baigné dedans au cours de ses études. On serait tenté parfois de trouver même cela un peu trop. Si le mythe de Philoctète revisité est plutôt bien tourné, Floc le chien soliloquant sur la littérature est parfois un peu trop lourd.

Pour ce qui est de l’énervement, il semble venir de l’imbrication des différentes histoires. Certes, l’on est conscient du départ qu’il n’y aura pas de réelle logique dans tout cela, et de fait la chronologie est floue –outre le fait qu’elle n’est pas respectée, mais ça ne pose absolument pas de problème, au contraire, voire même impossible à reconstituer. On pourrait alors accepter le fait qu’il n’y ait pas de logique, que l’ensemble revendique un côté absurde, mais là encore une gêne subsiste, en particulier grâce à des passages comme « Précision : […] Je suis seulement l’auteur d’un texte sans queue ni tête, mais pas sans rapport avec ces bêtises : « Esprit de vengeance ». Je ne sais pas bien ce que j’ai pu en faire, je ne le retrouve nulle part. » (p.133), le texte en question n’étant autre que le second chapitre du livre, l’histoire qu’il relate ayant été vaguement évoquée par le personnage auteur de ces quelques lignes. Ce qui est perturbant, c’est l’imbrication trop claire entre les histoires, si bien que cela donne presque une impression de cheveux sur la soupe. Cela donne au texte un côté artificiel un peu désagréable, qui de plus finit par atteindre les différentes histoires elles-mêmes, comme si les différentes explications données à la présence de la chaussure semblaient tombées de nulle part, de manière un peu trop criante. Après, tout, c’est peut-être un but que c’était fixé l’auteur.

Celui-ci intervient d’ailleurs assez régulièrement par le biais de ses personnages, qui portent des jugements sur les autres textes présentés, jugements d’ailleurs souvent sévères. On ne sait plus trop au final à quoi s’en tenir, après un chapitre entier destiné à nous expliquer ce que l’art doit faire d’un évènement comme une chaussure sur un toit, où l’auteur nous propose deux solutions opposées : l’une, présentée par un artiste qui, dans le chapitre suivant, sera qualifié de « ridicule », qui consiste à réduire la vision au maximum, pour finalement en faire l’œuvre d’art elle-même –en encadrant la fenêtre avec du papier adhésif de chez Monoprix ; l’autre, qui consiste au contraire à « saturer » la vision incongrue, en donnant un maximum d’explications, d’histoires en découlant, d’histoires liées, bref, en écrivant un livre qui s’appellerait, par exemple, La chaussure sur le Toit. Justification sérieuse de l’auteur envers son œuvre ? Autodérision ? Le problème, c’est qu’on a du mal à savoir…

mercredi 12 mai 2010

Virginia Woolf, l'origine du titre de ce blog !

Et maintenant, je m’aperçois, non sans plaisir, qu’il est sept heures, et que je dois préparer le dîner. Haddock et chair à saucisse. Il est vrai, je crois, que l’on acquiert une certaine maîtrise de la saucisse et du haddock en les couchant par écrit.
Virginia Woolf in Journal d’un écrivain (p. 1941 de l’édition 10-18, Mai 2003)


Il s’agit là de la dernière phrase du Journal d’un écrivain, que Leonard Woolf fit publier après la mort de sa femme, l’écrivain Virginia Woolf, qui s’est suicidée le 28 mars 1941, se laissant noyer dans l’Ouse, à Rodmell, dans le Sussex. Bien que ce ne soit pas la véritable dernière phrase de son journal, Leonard ayant préalablement effectué des coupes dans l’original (qui est beaucoup plus conséquent en volume), elle n’en reste pas moins énigmatique.

Virginia Woolf est aussi connue outre-manche que notre Proust national. Ecrivain du flux de la pensée, elle a radicalement changé l’horizon littéraire britannique, en son temps.

A l’occasion de mon voyage à Londres la semaine dernière, j’ai pu ramener quelques photos pour illustrer ce blog.

Tout d’abord, la maison du 22, Hyde Park Gate, là où est née Virginia Woolf, le 25 janvier 1882. Issue de la classe moyenne, orpheline de mère assez jeune, elle est restée dans cette maison, lotie en plein quartier résidentiel, jusqu’à la mort de son père en 1904.



Ensuite, la maison du quartier de Bloomsbury, dans Gordon’s Square. Le n°46. C’est là que s’est développé le groupe aujourd’hui connu sous le nom de Bloomsbury Group. De nombreux intellectuels anglais, dont l’économiste Keynes, se sont retrouvés ici durant leurs années d’université, pour ne plus jamais vraiment se séparer. Le groupe tournait autour des trois Stephens : Virginia, sa sœur, Vanessa, peintre, et leur frère Thoby. La vie de bohème que vivaient ces jeunes gens avait de quoi choquer, à l’époque. Elle contrastait en tout avec le mode de vie victorien dominant.






Puis Vanessa s’est mariée avec Clive Bell, et est allée habiter au 50 de la même rue.




Virginia et Thoby sont alors allés habiter un square plus loin, au 29 du Fitzroy Sq., où s’installèrent également les ateliers de l’Omega Workshop, au n°33.




Lors des dépressions de Virginia, il lui fut conseillé d’aller habiter dans la banlieue de Londres, loin de l’agitation de la capitale. Leonard et elle allèrent alors à Richmond (aujourd’hui à une vingtaine de minutes en métro), au n°17 de la rue The Green, face au Green Park.





J’ai également recherché la maison de Tavistock Square, le n°52, où les Woolfs habitèrent entre 1924 et 1939, année durant laquelle la maison fut bombardée (je n’ai pas retrouvé de n°52). C’est là qu’ils avaient monté leur maison d’édition, la Hogarth Press. Ils furent les premiers à traduire, puis éditer Freud, entre autres. La seconde photo représente le quartier de Bloomsbury, une rue transversale du British Museum, qui à l'époque de Virginia abritait la bibliothèque, celle-là même où elle passait énormément de temps.




Mon petit voyage s’est arrêté là, mais les Woolf ont encore déménagé, durant le Blitz, dans le Sussex, à Rodmell (la photo n’est pas de moi), où Virginia a mis fin à ses jours.


source : http://fashionrenegade.wordpress.com/2008/08/


Je ne peux pas m’empêcher, après ça, de vous conseiller très ardemment de lire Virginia Woolf. Elle fut un des premiers écrivains à écrire sur le flux de la pensée, comme Proust, mais de façon moins dense. J’y reviendrai probablement un jour, mais je vous conseille La Promenade au Phare, Les Vagues, et le célèbre Mrs Dalloway.

Voilà, j’ai été très évasive, pour plus d’infos la page Wiki est pas mal, c’était surtout pour justifier mon titre. Pour ceux qui sont courageux, le Journal d’un Ecrivain est assez fantastique à lire, mais il faut auparavant se plonger dans l’œuvre de Mrs Woolf.

Il ne faut jamais manquer une occasion de rendre hommage à cette grande dame !

Marie Darrieussecq - Truismes

P.O.L. – Septembre 1996 – 158 pages

Je sais à quel point cette histoire pourra semer le trouble et l’angoisse, à quel point elle perturbera les gens. […] Mais il faut que j’écrive ce livre sans plus tarder, parce que si on me retrouve dans l’état où je suis maintenant, personne ne voudra ni m’écouter ni me croire.
p. 9

Truismes est le premier livre de Marie Darrieussecq, normalienne en lettres et psychanalyste. Il raconte les aventures d’une jeune femme qui se transforme petit à petit, et de manière non linéaire, en truie, et qui décide de raconter son histoire, sur fond de bouleversements historiques fictifs. L’ensemble ressemble à une sorte de mélange entre La Métamorphose de Kafka et 1984 d’Orwell.

La structure est simple et la narration est linéaire, quoi que non uniformément répartie. Darrieussecq s’autorise peu d’anticipation, sauf pour ce qui est de la métamorphose en elle-même, qui ne constitue pas une surprise, puisque la narratrice la pose comme fait dès les premières lignes, avant de se proposer de raconter son histoire.
Le point de vue interne est traité de manière presque simpliste, puisque la narratrice admet elle-même ne pas être quelqu’un qui se pose beaucoup de questions. Cela est très bien rendu par le contraste développé entre les actes décrits –par exemple le patron qui abuse d’elle avant de l’embaucher- et la simplicité naïve du style utilisé –cela ne semble pas la choquer le moins du monde. C’est à priori sur ce contraste que se construit l’ensemble du récit. La volonté de raconter son histoire, et uniquement elle, le peu de visibilité que son état porcin lui laisse, et le postulat admettant que le lecteur connait déjà le contexte historique donne un récit plein de vides et de sous-entendus qui, s’ils sont bien gérés, n’apportent peut-être pas toujours d’éléments significatifs à l’ensemble. La justification de l’entreprise –que je ne dévoilerai pas ici- est également un peu faiblarde, non pas dans son sens fondamental, mais plutôt dans le retour à la forme naïve qu’elle représente. En effet, l’intérêt est de voir comment la narratrice évolue au court de ses différentes mutations, et comment d’ailleurs ses mutations évoluent au cours de son propre développement. La métamorphose est ce qui la pousse à se connaitre mieux elle-même, à envisager le monde sous un autre regard, et en particulier sa décadence puis sa reconstruction.
Au final, ce livre qui se lit d’une traite, sans accrocs, est intéressant pour son originalité, bien qu’il traite de sujets qui eux ne le sont pas. L’approche du problème de la métamorphose touche ici également à celui de l’image de la femme, entre le corps dédié au plaisir et la volonté d’indépendance. Personne n’est vraiment épargné au travers de ces pages, ni l’amant, ni la mère, ni la société, où la narratrice s’expose avec une pudeur relative, mais réelle, et où au travers d’épisodes parfois burlesques, souvent violents, ressort une grande détresse face à l’incompréhension des comportements des différentes personnes qu’elle croise.
Une expérience intéressante.

Luiz Ruffato - Tant et tant de chevaux


Editions Métailié – 2005 – 152 pages

Le walkman se déverse sur le jaune mat aggloméré de la table ; les fils des écouteurs s’emmêlent au support de scotch ; l’après-midi radieux s’épand, bics bleus sans capuchon dans l’étui-calendrier bordeaux. Un jour où elle ne vend même pas un article, c’est du souci pour dona Sofia, qui pense fermer sa boutique, c’est comme si c’était fait.
p. 82

Tant et tant de chevaux est le premier roman de Luiz Ruffato, écrivain brésilien –il a publié des nouvelles et de la poésie avant.
Ce livre nous plonge avec brio dans la vie d’une soixantaine d’habitants de São Paulo, de tous les âges, de tous les milieux, dont les histoires se croisent et se loupent, au sein de la même journée de la ville à notre époque.

Le livre est séparé en soixante-neuf plus un paragraphes indépendants, du moins à première vue, chacun présentant un ou plusieurs personnages reliés par leur situation. Le style d’écriture varie également d’un paragraphe à l’autre, augmentant la sensation un peu chaotique de l’ensemble. Si cela à tendance à perdre le lecteur au départ, cela permet de renforcer l’instantanéité et le côté réaliste du livre, une fois que l’on est habitué à passer d’un quartier à un autre. Cet effet nous renvoie à une ville immense, inhomogène, et qui demande un certain temps d’adaptation, pour s’habituer au côté mélangé, désordonné de la ville.
Côté style, ce qui marque c’est l’absence de tout jugement explicite, au profit de scènes coupées net, de descriptions crues d’une réalité souvent très violente. Le désespoir transpire au travers de points de vue internes relativement dépouillés, où la constatation prime sur l’analyse, renforçant le côté brutal des évènements de façon assez réussie.
Ruffato passe avec aisance d’un langage à un autre, adoptant tantôt un discours narratif brisé, jouant largement sur la typographie, tantôt un style classique, voire journalistique ou purement reproductif –avec par exemple un extrait des petites annonces du journal, ou encore l’horoscope du jour. Ce qui semble dominer de l’ensemble est un flux de la pensée qui rappelle Claude Simon, où les mots s’enchainent, sans que l’on ne puisse être tout à fait sûr que ce soient les bons ou les seuls possibles. Il n’est pas question ici de broder ou d’abuser de la métaphore, mais plutôt de restituer un tableau de la manière la plus franche possible. Cela se sent également au niveau des couleurs, qui sont utilisées avec une sorte de pudeur fragile, bien que de manière directe, comme le montre l’extrait mis en exergue, où jaune, bleu et bordeaux se côtoient, mais sans se toucher, sans déborder d’aucune sorte. Des taches de couleurs ici et là.

Sans jamais aller trop loin, Ruffato ne se cache cependant jamais derrière un langage trop prompt à transformer la réalité, et le témoignage qu’il nous offre d’une ville où l’extrême pauvreté côtoie l’indécence des nantis en est d’autant plus percutant. Un livre à lire, donc !

jeudi 6 mai 2010

Nina Bouraoui – Nos baisers sont des adieux

Stock – Mars 2008 – 219 pages

Février nous frappait d’un ciel avec des angles, nous étions cadrées, ici et maintenant, pour toujours.
p. 156

Après avoir lu un article intéressant sur Nina Bouraoui dans le numéro d’Avril de Transfuge, je me suis dit, pourquoi pas ?

D’entrée de jeu, Nina Bouraoui donne le ton, par le biais d’un incipit largement explicite : « Le désir n’est pas isolé. Il est multiple et secret. Il est par les autres et pour les autres ». Le désir, il ne sera dans ce livre question que de ça, ou presque. Il s’agit en effet d’une succession de chapitres très courts, ex abrupto, où l’écrivain nous parle de ses histoires d’amour, ou de la charge sexuelle de différents épisodes de sa vie, avec, intercalés ici et là, des descriptions d’œuvres d’art.

Le genre de l’autofiction permet largement ce genre de récit cru, à la limite du voyeurisme. De fait, le genre de l’autofiction redéfinit assez largement la place de l’écrivain. C’est le retour brusque et massif du « Je » dans l’écriture, celui là même dont Blanchot disait, dans
L’Espace Littéraire, « l’écrivain […] renonce à dire « Je ». [Il] appartient à un langage que personne ne parle, qui ne s’adresse à personne, qui n’a pas de centre, qui ne révèle rien. ». Dans l’autofiction, le Je est omniprésent. Il ne sert plus à relier l’écrivain au monde, puisqu’à aucun moment ils ne se distancient l’un de l’autre. On aurait presque envie de citer le deuxième préambule des Confessions de Rousseau : « Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. »

Là où l’écrivain mène un travail de collecte, de découpage, de collage, l’autofiction rend dans l’ordre et avec la même cohérence des faits déjà avérés. Pour relever de la littérature, l’autofiction utilise la poétisation du texte, outil fort pour l’écrivain, dans son travail de retranscription de sa vision du monde. Sinon, on peut justement se demander où est la valeur ajouté du livre, ou, pour ne pas utiliser ce vocabulaire un peu tranchant, du moins, quel est le message que l’écrivain a voulu faire passer, quelle dimension inexplorée, ou mal explorée du monde il a voulu nous faire (re)découvrir. C’est ici à mon sens que le livre de Nina Bouraoui pêche. On peut dire de lui qu’il est vrai, qu’il retrace un vécu du monde, de manière agréable, il faut le reconnaitre, mais non une vision.

Dès le premier chapitre, il est clair qu’on entre dans l’intimité de l’auteur, fait auquel cela dit l’autofiction nous a habitué. En exergue, une histoire d’amour. Le reste du livre se constitue autour d’images de cette histoire, courtes, non-informatives, dont l’enchevêtrement est plutôt réussi. Malheureusement, l’écriture ne fait trop souvent qu’effleurer le potentiel du contenu, ce qui provoque chez le lecteur une certaine désorientation au fil des pages. La succession des mails, discutions téléphoniques, SMS avec des descriptions d’œuvres d’art au milieu (dont on se demande ce que Nina Bouraoui a voulu en tirer) n’arrive pas à créer le relief nécessaire. La poésie manque trop souvent, même si le livre reste agréable à lire.

Il faudrait, pour pouvoir commenter plus avant, lire d’autres livres de Nina Bouraoui, où peut-être le désir n’est pas la clef de l’édifice, un livre qui ne soit pas une première (douloureuse ?), car elle dit elle-même dans l’interview donnée à Transfuge : « J’ai mis du temps à me défaire de mes complexes, à pouvoir écrire sur la sexualité et la sensualité. Et à assumer mon homosexualité, pas dans ma vie mais dans mes livres » (p. 44), car réussir à parler de la sexualité, est-ce ne parler que de ça ? Pour un écrivain qui se dit proche de Marguerite Duras, la frontière entre désir et sexualité, entre tension et nudité crue ne devrait-elle pas être plus accentuée ? Il ne s’agit pas de deux façons différentes de vivre la sensualité, mais de deux façons différentes de la transcrire, de la faire transpirer sur le papier. Il n’y a qu’à (re)lire
Détruire, dit-elle pour s’en convaincre.

Mes Mauvaises Pensées, livre antérieur de Nina Bouraoui, est donc rajouté à ma liste de lectures !

dimanche 2 mai 2010

Bienvenue !

Bonjour !
J'inaugure mon blog, il est une heure du matin, tout va bien, mais je mettrai mon premier post sérieux une autre fois du coup...
Je propose de commenter les livres que je lis, à raison si possible d'un roman par semaine. L'idée c'est que j'en ai assez de voir toujours uniquement des critiques positives, alors je vais aussi commenter les livres que je n'ai pas aimés...
Cette semaine, Nos baisers sont des adieux de Nina Bouraoui, et Les travailleurs de la mer de Victor Hugo. Oui, j'ai un peu d'avance, je les ai lu au cours des dernières semaines.
J'attends vos commentaires !
Arsinoé