samedi 15 mai 2010

Vincent Delecroix - La Chaussure sur le Toit

Gallimard NRF – 2007 – 218 pages

Elle avait dû lui dire qu’il n’était encore pas question d’augmentation pour elle en ce moment. Mais lui devait penser à autre chose (peut-être avait-il croisé dans la rue un jeune unijambiste et que ce spectacle l’avait troublé, mais comment le lui dire et est-ce que cela avait vraiment un intérêt de le lui dire ?).
p. 25

Vincent Delecroix fait partie de la jeune génération des philosophes normaliens, et ça se sent dans son dernier livre, La Chaussure sur le Toit.

Ce livre propose une série de récits mettant en scène des personnages différents, qui se croisent de temps à autres, ayant comme point commun d’habiter dans le même immeuble, près des voix ferrées de la Gare du Nord. Dire cela, ce n’est rien d’autre que résumer la quatrième de couverture.

L’idée est plutôt excellente, prendre une chaussure sur un toit comme le départ d’une multitude d’histoires qui y sont reliées, qui justifient ou découlent de la présence de cette chaussure. C’est plutôt original.

Malheureusement, si le premier chapitre donne plutôt envie d’aller plus loin dans ce livre, on atteint assez vite une certaine lassitude, voire même un certain énervement. D’abord parce que le style, qui ne change pas vraiment d’un personnage à un autre, même si le point de vue, lui, change régulièrement, n’arrive pas à nous emporter, même si on ne peut pas non plus le critiquer ouvertement. En fait, il est plutôt plat, rien qui soit aisément reconnaissable comme pourrait l’être un Mauvigner, par exemple. Les références à la philosophie et à la littérature sont multiples, et renseignent bien sur un auteur qui a baigné dedans au cours de ses études. On serait tenté parfois de trouver même cela un peu trop. Si le mythe de Philoctète revisité est plutôt bien tourné, Floc le chien soliloquant sur la littérature est parfois un peu trop lourd.

Pour ce qui est de l’énervement, il semble venir de l’imbrication des différentes histoires. Certes, l’on est conscient du départ qu’il n’y aura pas de réelle logique dans tout cela, et de fait la chronologie est floue –outre le fait qu’elle n’est pas respectée, mais ça ne pose absolument pas de problème, au contraire, voire même impossible à reconstituer. On pourrait alors accepter le fait qu’il n’y ait pas de logique, que l’ensemble revendique un côté absurde, mais là encore une gêne subsiste, en particulier grâce à des passages comme « Précision : […] Je suis seulement l’auteur d’un texte sans queue ni tête, mais pas sans rapport avec ces bêtises : « Esprit de vengeance ». Je ne sais pas bien ce que j’ai pu en faire, je ne le retrouve nulle part. » (p.133), le texte en question n’étant autre que le second chapitre du livre, l’histoire qu’il relate ayant été vaguement évoquée par le personnage auteur de ces quelques lignes. Ce qui est perturbant, c’est l’imbrication trop claire entre les histoires, si bien que cela donne presque une impression de cheveux sur la soupe. Cela donne au texte un côté artificiel un peu désagréable, qui de plus finit par atteindre les différentes histoires elles-mêmes, comme si les différentes explications données à la présence de la chaussure semblaient tombées de nulle part, de manière un peu trop criante. Après, tout, c’est peut-être un but que c’était fixé l’auteur.

Celui-ci intervient d’ailleurs assez régulièrement par le biais de ses personnages, qui portent des jugements sur les autres textes présentés, jugements d’ailleurs souvent sévères. On ne sait plus trop au final à quoi s’en tenir, après un chapitre entier destiné à nous expliquer ce que l’art doit faire d’un évènement comme une chaussure sur un toit, où l’auteur nous propose deux solutions opposées : l’une, présentée par un artiste qui, dans le chapitre suivant, sera qualifié de « ridicule », qui consiste à réduire la vision au maximum, pour finalement en faire l’œuvre d’art elle-même –en encadrant la fenêtre avec du papier adhésif de chez Monoprix ; l’autre, qui consiste au contraire à « saturer » la vision incongrue, en donnant un maximum d’explications, d’histoires en découlant, d’histoires liées, bref, en écrivant un livre qui s’appellerait, par exemple, La chaussure sur le Toit. Justification sérieuse de l’auteur envers son œuvre ? Autodérision ? Le problème, c’est qu’on a du mal à savoir…

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