
Editions Métailié – 2005 – 152 pages
Le walkman se déverse sur le jaune mat aggloméré de la table ; les fils des écouteurs s’emmêlent au support de scotch ; l’après-midi radieux s’épand, bics bleus sans capuchon dans l’étui-calendrier bordeaux. Un jour où elle ne vend même pas un article, c’est du souci pour dona Sofia, qui pense fermer sa boutique, c’est comme si c’était fait.
p. 82
Tant et tant de chevaux est le premier roman de Luiz Ruffato, écrivain brésilien –il a publié des nouvelles et de la poésie avant.
Ce livre nous plonge avec brio dans la vie d’une soixantaine d’habitants de São Paulo, de tous les âges, de tous les milieux, dont les histoires se croisent et se loupent, au sein de la même journée de la ville à notre époque.
Le livre est séparé en soixante-neuf plus un paragraphes indépendants, du moins à première vue, chacun présentant un ou plusieurs personnages reliés par leur situation. Le style d’écriture varie également d’un paragraphe à l’autre, augmentant la sensation un peu chaotique de l’ensemble. Si cela à tendance à perdre le lecteur au départ, cela permet de renforcer l’instantanéité et le côté réaliste du livre, une fois que l’on est habitué à passer d’un quartier à un autre. Cet effet nous renvoie à une ville immense, inhomogène, et qui demande un certain temps d’adaptation, pour s’habituer au côté mélangé, désordonné de la ville.
Côté style, ce qui marque c’est l’absence de tout jugement explicite, au profit de scènes coupées net, de descriptions crues d’une réalité souvent très violente. Le désespoir transpire au travers de points de vue internes relativement dépouillés, où la constatation prime sur l’analyse, renforçant le côté brutal des évènements de façon assez réussie.
Ruffato passe avec aisance d’un langage à un autre, adoptant tantôt un discours narratif brisé, jouant largement sur la typographie, tantôt un style classique, voire journalistique ou purement reproductif –avec par exemple un extrait des petites annonces du journal, ou encore l’horoscope du jour. Ce qui semble dominer de l’ensemble est un flux de la pensée qui rappelle Claude Simon, où les mots s’enchainent, sans que l’on ne puisse être tout à fait sûr que ce soient les bons ou les seuls possibles. Il n’est pas question ici de broder ou d’abuser de la métaphore, mais plutôt de restituer un tableau de la manière la plus franche possible. Cela se sent également au niveau des couleurs, qui sont utilisées avec une sorte de pudeur fragile, bien que de manière directe, comme le montre l’extrait mis en exergue, où jaune, bleu et bordeaux se côtoient, mais sans se toucher, sans déborder d’aucune sorte. Des taches de couleurs ici et là.
Sans jamais aller trop loin, Ruffato ne se cache cependant jamais derrière un langage trop prompt à transformer la réalité, et le témoignage qu’il nous offre d’une ville où l’extrême pauvreté côtoie l’indécence des nantis en est d’autant plus percutant. Un livre à lire, donc !

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