
Denoel (Et d’Ailleurs) – 2005 – 352 pages
p. 217
Antonia S Byatt est un écrivain anglais qui a enseigné la littérature avant de se consacrer à la critique littéraire et à l’écriture. Dans Le Conte du Biographe, elle invite un jeune doctorant en littérature postmoderne à prendre la plume pour raconter ses recherches au sujet d’un biographe, Scholes Destry-Scholes, pour en faire sa propre biographie. Il découvre alors que son sujet n’a pas laissé beaucoup de traces, si ce n’est un début d’étude sur trois hommes : un taxidermiste, un explorateur et un écrivain (Ibsen, en l’occurrence), et une disparition énigmatique dans le Maelstrom.
Les mises en perspectives et les parallèles sont multiples dans ce livre dont la trame chaotique n’est pas le fil rouge principal. En effet, le narrateur se perd plus dans l’absence de matière que dans la résolution de l’énigme de base, à savoir, mais qui est réellement Scholes Destry-Scholes ? Parallèle entre les trois hommes étudiés par le biographe d’abord, entre les deux femmes rencontrées par le narrateur, ensuite. Perspectives offertes par les rares indices à disposition, largement exposés au lecteur qui peut chercher en vain à y trouver un lien formel, un début de résolution. Si bien qu’il arrive de ne plus trop savoir où l’on va, de même que le narrateur dévie lui-même de son propre objectif de recherche, en commençant à raconter sa vie, sans pour autant rentrer dans les détails, et à grands renforts de phrases d’auto-réprobation.
Dans ce sens, la mise en abyme du départ est intéressante, et permet de balayer un large spectre de connaissances, Destry-Scholes ayant préalablement écrit la biographie d’un explorateur anglais, féru de l’étude de l’évolution et de classification animale et végétale. Le résultat donne un livre très documenté, qui joue entre les extraits de textes au style encyclopédique avec le journal du narrateur, au style beaucoup plus relâché.
Une bonne partie du livre est donc écrite dans un vieux style biographique parfois assez fastidieux à lire, passant d’un sujet à un autre, que ce soit le lien entre Ibsen et ses personnages ou la vie des Lapons au XVIII°, avec comme fil conducteur le lien invisible dont seul Scholes semble détenir la clef. Le reste constitue un style plus proche du journal ; le narrateur commence par justifier la direction prise par ses recherches, mais, celles-ci n’aboutissant pas, il raconte ses propres déboires et aventures, tout en ne cessant pas de justifier un style parfois un peu trop relâché, par le fait qu’il ne compte faire lire son texte à personne.
A vrai dire, cela en devient presque gênant, surtout quand il écrit de longues phrases pseudo-lyriques qu’il décrit immédiatement, mais n’enlève pas, par flemme. Ce qui donne des paragraphes comme : « J’ai pensé à elles deux en même temps. Fulla parcourait les plaines de ma chair dont chaque poil se dressait à sa rencontre, et dans mes fibres nerveuses chantait Vera. (Je fais des progrès en lyrisme mais je ne suis pas certain que cette dernière phrase fonctionne bien. Conservons-là. Qui lira jamais ce machin-là, de toute façon ? Et qui plus est, c’est vrai.) » [p. 283]. La parenthèse, la question sur un mode familier, plus l’italique, cela fait un peu trop.
On touche ici à un débat des plus intéressants, bien que non vraiment développé dans le livre, juste évoqué : toute écriture tend-t-elle à la biographie ? Si c’est le cas, c’est surtout qu’elle tend à devenir le miroir de celui qui l’utilise, sorte de défouloir, manière de faire face à ce que l’on n’accepte pas forcément par ailleurs. Seulement le processus est à priori très long, l’écrivain passant d’abord par un stade de déconstruction-reconstruction où il reprend des éléments de sa propre vie, mais dans des contextes différents, en mélangeant le tout jusqu’à masquer la vérité. C’est comme une façon de s’approcher de cette vérité au plus près, mais de manière masquée. Parfois, plutôt que de se rapprocher de lui-même, il s’en éloigne, mais souvent les œuvres tardives sont toujours les plus autobiographiques. C’est le cas chez Marguerite Duras, par exemple, qui à la fin de sa vie ne cherchait même plus à déguiser sa vérité, à brouiller les pistes comme elle le faisait dans ses premiers romans comme l’Amant de la Chine du Nord ou Un barrage contre le Pacifique. C’est également le cas de Virginia Woolf qui toute sa vie a essayé de fixer son enfance dans ses livres, parlant de « l’image du père » à propos de La Promenade au Phare, mais commençant finalement la rédaction d’Instants de Vie qu’elle ne finira pas, se donnant la mort avant, comme si le stade ultime de l’écriture était trop douloureux à atteindre. Chez Byatt, le narrateur est confronté au même problème, mais en un laps de temps beaucoup plus court, qui tient à priori à la forme romanesque illustrative. Sa conclusion est qu’il lui faut arrêter d’écrire. Il fait face à son propre échec de ne pas réussir à écrire sur la vie des autres, mais cela sonne plus comme un rite de passage, pour réussir à comprendre ce que lui-même souhaite faire, devenir.

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