
Stock – 522 pages – Août 2011
J’ai préparé pendant trois heures la première phrase que j’ai osé lui dire : Victoria n’est pas une femme qu’un inconnu peut aborder sans qu’elle se sente insultée. L’amorce serait cruciale : je n’aurais que cette seule phrase, et un unique regard, pour obtenir qu’elle me pardonne, et qu’elle s’immobilise.
p. 9
Le problème, avec un livre comme Le Système Victoria, c’est qu’il est difficile de l’aborder d’une manière neutre, et il faut dire que les commentaires de l’auteur sur son œuvre n’y aident pas.
D’entrée de jeu, le décor est planté, pour ne pas dire plantureux. Il sera bien question de l’histoire de David et Victoria, ce qui ne devait être au départ que celle d’une amante d’un soir, et tournera finalement au drame, comme l’indique très vite Reinhardt, distillant les informations à rebours afin d’entretenir le suspens.
Le style, mené par l’emploi de la première personne sur le ton de la confession, est fluide et simple, largement introspectif, légèrement facile, sans pour autant que cela ne choque. Le personnage principal, David, se raconte sans détours, mêlant détails crus et longues interrogations existentielles, pratiquant régulièrement l’analyse rétrospective. Le suspens, bien que n’étant pas l’élément moteur du récit, est bien dosé, et le rythme, sans surprendre outre mesure, permet au lecteur d’entrer dans le livre.
Reste le fond de l’histoire, et ce qui semble être la plus grande faiblesse du livre participe à une impression de flou constant. Il s’agit en effet des dialogues, lieu où se concentre l’opposition entre les deux personnages, chacun représentant une vision de la société : d’un côté la France d’en bas –qui est en fait un architecte chef de chantier, donc pas si bas que ça- et de l’autre la domination économique mondiale –en l’occurrence la DRH d’une multinationale, oui, là, pas de soucis pour le côté net de son positionnement politique. Malheureusement, le débat est creux, les arguments faciles et ressassés, et surtout, les dialogues manquent cruellement d’énergie –là où elle est plus que présente dans les scènes d’amour charnel.
Résultat, il ne semble pas idiot de se demander d’une part, s’il ne s’agit pas là de la réalisation pure et simple d’un fantasme masculin visant la femme de pouvoir sexuellement débridée, d’autre part, si la confrontation idéologique n’est pas un pur argument de vente –après tout, le sujet est très tendance. La femme de pouvoir n’est finalement pas si forte que cela, l’homme de la plèbe pas si impuissant face à elle. A la fin, tout va bien, le rôle de la romantique retombe bien du côté féminin et le lecteur peut être rassuré, même lorsqu’elles donnent l’impression d’être au-dessus de tout, les femmes sont bien des êtres plus sensibles que les hommes.
Cette vision est malgré tout légèrement tranchée, et le livre a pour lui de ne pas être cliché de manière aussi directe. Les esprits méticuleux ne manqueront pas de relever la présence forte du chantier que gère David, et qui relaye bien mieux les abus des patrons sur les ouvriers que ses pâles débats avec Victoria ; ni que le plus intéressant reste peut-être la façon qu’a David de vivre son fantasme, aveugle, enfermé dans la vision clichée de la femme de pouvoir.







