mercredi 20 octobre 2010

La Bâtarde d'Istanbul - Elif Shafak

10-18 – 2008 – 375 pages

Puis, alors que les dernières gouttes s’écrasent au sol et que tant d’autres restent en suspens sur les feuillages lavés de leur poussière, dans ce moment de fragilité, alors que l’on se demande si l’averse est terminée, ce que l’averse elle-même ignore, dans cet intervalle précis, tout devient serein.
p. 16

Elif Shafak, considérée comme une des plus grandes –si ce n’est la plus grande- romancière turque actuelle, choisit avec La Bâtarde d’Istanbul d’aborder le thème de l’histoire familiale et de la tradition. Armanoush, fille d’une américaine et d’un arménien, issu d’une famille ayant émigré dans les années vingt, décide d’aller à Istanbul, à la recherche de son passé. Elle rend alors visite à la famille de son beau-père turc, les Kazanci, où elle fait la rencontre d’Asya, jeune fille dont l’identité du père est inconnue. A la suite de cette rencontre, de nombreux secrets familiaux vont refaire surface…

La Bâtarde d’Istanbul est un livre qui se lit de manière agréable et qui tient en haleine. Le lecteur s’attache facilement à des personnages hauts en couleur, dans un cadre sans cesse changeant, entre les Etats-Unis et Istanbul, hier et aujourd’hui, d’une famille à l’autre… S’il est une chose de certaine, c’est la vivacité de l’écriture d’Elif Shafak, la part d’elle que l’on sent au travers des pages, lors des dialogues très présents ou des longs passages consacrés à la cuisine, et cette facilité qu’elle a de passer d’un cadre à un autre, permettant en quelques mots au lecteur de changer d’atmosphère.

Par ailleurs, cette vivacité travaille parfois au dépend du style, qui pâtit du côté très visuel du roman, restant assez scolaire. De même les personnages possèdent des penchant parfois proches de la caricature, et ne sont pas vus assez en profondeur ; ils manquent de vraies contradictions. L’intrigue elle-même se devine aisément et semble légèrement tirée par les cheveux.

Peu importe au final car cela n’enlève rien du plaisir de la lecture, au contraire, c’est aussi une manière d’aborder des sujets difficiles pour la culture turque, de façon plus légère. Une grande part du livre est ainsi consacrée à des évènements liés au génocide arménien, et des points de vue différents se confrontent tout au long du développement, grâce au rapprochement des deux jeunes filles, l’une turque, l’autre arménienne, chacune ayant une vision différente de l’importance de l’héritage historique de leur communauté. Elif Shafak a d’ailleurs été amenée devant la justice turque à la suite de certains propos tenus par des personnages arméniens. Elle a finalement été acquittée.

Beloved - Tony Morrison

10-18 – 1993 (prem. ed. fr. 1989) – 380 pages

Ils avaient été six à la ferme, Sethe était la seule femme. Madame Garner, en pleurant comme un enfant, avait vendu le frère de Paul D pour rembourser des dettes qui avaient fait surface dès l’instant où elle s’était retrouvée veuve. Puis le maître d’école était arrivé pour mettre les choses en ordre. Mais ce qu’il fit brisa trois autres hommes du Bon Abri, et chassa l’acier scintillant des yeux de Sethe, ne laissant que deux puits béants qui ne reflétaient pas la lumière du feu.
p. 20

Prix Nobel de la Littérature en 1993, Tony Morrison, alias Chloe Anthony Wofford, reçu pour son livre Beloved le non moins prestigieux prix Pulitzer en 1987.

Ce livre haut en couleurs, d’une expressivité impressionnante, raconte l’histoire de Sethe, une esclave affranchie, hantée par le fantôme de sa fille, qu’elle a tué pour qu’elle échappe aux blancs revenus la chercher après sa fuite du Bon Abri.

Les personnages se croisent et se cherchent, dans un style clair, plutôt classique, mêlant les voix, les points de vue. Ce qui ressort le plus, c’est leur vivacité, leur véracité. Chacun, dans son monde, semble vivre son propre conte fait de blancs et de mystères, mais aussi de clarté et d’amour. Tous les sentiments humains se mêlent de manière parfaitement contrôlé et virtuose.

Surtout, il y a le passé de ces hommes et femmes victimes de l’esclavage. Violent, dur, noir, il revient à chaque page, dévoile un peu plus d’horreur à chaque fois, sans non plus en dire trop, si bien qu’entre images bien réelles et scène suggérées, le lecteur est saisi par la véracité du texte. Passant d’un personnage à l’autre, d’un point de vue à l’autre, Tony Morrison ne livre pas d’analyse ou de jugement, mais des sensations et des malaises, pris sur le vif, des souvenirs qui surgissent, des récits qui reviennent…

Enfin, elle décrit avec justesse les paysages dans lequel évoluent les personnages. Il est toujours bon de le noter, lorsqu’un livre possède cette capacité d’emmener son lecteur dans un monde différent, avec cette sensation en refermant le livre que le voyage a réellement eu lieu.

A regretter quelques longueurs narratives, bien vite oubliées par la fin spectaculaire, condensée d’émotions, qui ne laisse pas indifférent.

mercredi 11 août 2010

L'Horizon - Patrick Modiano

Gallimard nrf – 2010 – 172 pages

Le dernier livre de Patrick Modiano, L’Horizon, raconte une rencontre, celle de deux personnages aussi perdus l’un que l’autre, réunissant la plupart des traits chers à l’auteur.

Le narrateur tente de se souvenir de cette rencontre, des jours qui ont suivi, et part à la recherche de celle qu’il a rencontrée au hasard d’une bousculade, dans Paris.

Modiano est fidèle à son style feutré, où les mots sonnent comme dans une église vide, comme dans le creux de l’édifice de la mémoire, où chaque objet mène à un autre, où rien n’est jamais vraiment sûr. Les phrases sont simples, leur complexité réside ailleurs, dans leur sens, dans ce qu’elles cachent, ou plus simplement ce qu’elles taisent.

Le début du livre est légèrement embrouillé, le lecteur ne comprend pas immédiatement ce qui se passe, mais il ne faut surtout pas se laisser décourager par ces quelques pages obscures. Très vite le récit prend forme et les retours en arrières sont mieux gérés, mieux insérés dans le texte.

Les personnages ont leur dose de mystère. Bien que le lecteur finisse par connaître la plupart de leurs secrets, ils restent tout de même énigmatiques dans leur caractère, leur comportement. Il y a toujours cette recherche d’un passé oublié, d’une raison qui pourrait expliquer la succession des faits. Cela ressemble presque à une enquête policière à double point de vue.

Ici cependant, ce livre se distingue par son élan vers l’avenir, là où souvent les personnages de Modiano restent tournés vers le passé.

Finalement, Modiano nous fait plonger une fois de plus dans cet atmosphère feutré, si particulier qui est le sien, où il ne faut pas chercher à savoir, mais à comprendre, à aimer les personnages de manière quasi maternelle.

lundi 19 juillet 2010

Emily L. - Marguerite Duras

Editions de Minuit – 1987 – 154 pages
Existe en version de poche aux Editions de Minuit

Elle, la femme du Captain. Elle regarde le sol. Son corps caché est devenu visible. Il est visible qu’il est mortel. Ce corps, il est habillé comme une jeunesse, de nippes usées de la jeunesse, avec, aux doigts, les diamants et l’or des parents du Devon. La mort est à nu sous les robes, la peau, sous les yeux aussi, sous leur regard farouche et pur.
p. 32

Œuvre tardive de Marguerite Duras, on retrouve dans Emily L. tous les thèmes qui lui sont chers : la mer, le port, la passion morte, l’amour, la mort, le tout emmêlé dans l’alcool et le surgissement des souvenirs.

Emily L. met en scène l’écrivain et son amant, promenant leurs pas autour de Quillebeuf, petit port posé sur la Seine, le temps de l’été. Là, ils passent de nombreuses heures au Café de la Marine, où ils observent un autre couple, le Captain et sa femme, deux anglais échoués ici, perdus entre l’attente, le silence, la folie, et leurs souvenirs.

Duras construit son livre sur deux plans : d’abord, elle-même, accompagnée de son amant. Ils discutent de leur amour enfui, passé, toujours avec ces phrases énigmatiques, sibyllines, chères à Duras. Ils parlent de l’écriture, aussi, de sa nécessité. De la construction possible d’une histoire, de leur histoire. Ces passages là se rapprochent plus des textes autobiographiques de Duras, comme l’Eté 80 ou Yann Andréa Steiner. Elle se perd dans un questionnement sans fin, peu clair, et à qui la première personne fait perdre un peu de sa force. On est loin de Détruire, dit-elle ou de L’amour. Les dialogues sont un peu trop présents. Bref, ces parties ne sont pas ce qui donne au texte son intérêt majeur.

Le second plan de ce livre, qui n’est pas totalement indépendant du premier, puisqu’il s’agit ici aussi d’une histoire d’amour, d’un dialogue entre amants, présente le couple de marins anglais accoudés au comptoir, lui et sa Pilsen Noire, elle et son verre de bourbon. En les observant, la narratrice retrace leur histoire, leur jeunesse, la femme poète, l’homme et son incompréhension, là où se dessinent un drame, une passion. On retrouve ici le style durassien, fort, éloquent et à la fois quasiment muet, laissant planer le doute, mais retraçant avec précision le destin de cette femme devenue ce corps en haillons abimé par l’alcool. L’histoire de pertes successives, les poèmes, l’enfant, le chien, jusqu’à l’abandon complet, le moment où elle ne regarde plus que vers le sol.

C’est le personnage de cette femme, l’histoire de ce couple, qui porte très largement le livre. Emily L., fidèle à l’idée de la femme chez Duras, fait penser à la clocharde du Camion, aussi bien qu’à la jeune femme du Marin de Gibraltar, mais de nombreuses années après, dans la vieillesse.

jeudi 8 juillet 2010

Le Jour Avant le Bonheur - Erri de Luca

Gallimard nrf – 2010 – 138 pages

Un air frais monta de l’obscurité et passa sur mes jambes nues sous mon short. Je descendais dans une grotte. La ville a le vide au-dessous d’elle, c’est son appui. A notre masse du dessus correspond autant d’ombre. C’est elle qui porte le corps de la ville.
p. 15

Pour son dernier livre, Erri de Luca emmène à nouveau le lecteur au cœur de sa ville natale, Naples, pour un récit initiatique. Celui de l’adolescence d’un jeune garçon, orphelin, élevé par le concierge d’un immeuble.

Le livre commence sur des nuances très naïves, parfois même trop, où il est regrettable que la poésie semble trop facile, trop clichée. Il est cependant agréable de se plonger à nouveau dans le style fluide, dépouillé, d’Erri de Luca. Ici encore, en reflet de Montedidio, c’est un conte que nous propose l’auteur italien, plus qu’une chronique ou qu’une histoire au sens large du terme. Les mots, même durs, restent légers, et apparaissent aussi vite qu’ils disparaissent au détour d’un rayon de lumière ou d’un coup du vent violent qui s’abat sur la ville.

On pourrait craindre, avec l’arrivée d’Anna, jeune fille mystérieuse que le narrateur observait au travers d’une fenêtre lorsqu’il était jeune, à une répétition du schéma de Montedidio, mais il n’en est rien. Le parcours initiatique est ici plus réaliste, mais aussi plus violent, et finalement la dernière partie du livre est la plus intéressante. Erri de Luca ne le montre pas, mais sa gestion de l’action rapide est excellente. Les dernières phrases emportent le lecteur dans un seul souffle.

Le Jour Avant le Bonheur n’est pas uniquement l’histoire d’un garçon, mais aussi celle de la ville de Naples, qui devient ici un personnage à part entière, aimé comme tel, vécu, surtout, comme tel. Il ne s’agit pas seulement des descriptions de la vie au cœur même de la ville, mais aussi du discours du gardien de l’immeuble qui s’occupe de l’enfant, lorsqu’il lui raconte la guerre de 39-45, le départ des allemands, l’unité des habitants en tant que peuple. C’est vers cette unité là que tend le narrateur, dont les parents ont toujours été l’immeuble, puis la ville.

Pas de surprise donc dans les premières pages de ce livre, où l’on devient homme par l’amour et le sang. Heureusement, la fin relève l’ensemble de façon admirable, et donne tout son sens à cette quête inachevée, comme sait si bien les conter Erri de Luca.

lundi 5 juillet 2010

Assises Internationales du Roman (AIR), Lyon.

Télécharger l’intégralité du Compte-Rendu.

A la suite des 4ème Assises Internationales du Roman (AIR), à Lyon, je publie le compte-rendu des tables rondes auxquelles j’ai assisté.

Je n’étais pas allée aux deux dernières éditions, mais par rapport à la première année de mise en place des Assises, j’ai été étonnée du nombre de personnes venues aux différentes interventions. La qualité des tables rondes auxquelles j’ai participé était assez inégale, et cela en fonction des deux journalistes chargés de la présentation et de la gestion du débat. Souvent, c’est le débat justement qui manquait, les journalistes laissant répondre un intervenant, puis posant une question sans lien à l’intervenant suivant. Bien sûr, quand cela était bien fait, cela permettait de faire varier le débat, là où parfois un seul thème était abordé, qui ne menait pas même à controverse. Cela dit de nombreux intervenants avaient un discours de très bonne qualité, et dans l’ensemble, AIR était réussi.

Pour ce qui est des lectures que j’ai effectué en préparation de AIR, l’aperçu de la littérature contemporaine offert par ces quelques œuvres est assez décevant. Il est intéressant de noter que, quoi qu’en ai dit Norman Rush, pour qui la première personne est en perte de vitesse, tous les livres que j’ai lu étaient écrits à la première personne, justement, à l’exception de La Faculté des Rêves de Stridsberg, et la plupart de ceux que j’ai feuilleté sans les lire aussi. Cela mis à part, il n’y a aucun courant, aucune ligne adoptée par plusieurs écrivains, qui puisse être cité. La plupart citent de temps à autres Barthes ou Deleuze, mais plus souvent encore ils parlent de l’inintérêt de la Théorie Littéraire, qui semble bel et bien enterrée. Au contraire, pour la plupart, le roman est plus libre que jamais, autant dans la forme que dans le fond, et il faut entendre par là que c’est l’écrivain qui est libre de faire ce qu’il veut du roman. Quand au contenu en tant que tel, il semble que la société offre ce qu’il faut de sujets pour s’y tenir, et le travail de recherche est bien plus présent que le travail de fiction, avec plus ou moins de réussite d’ailleurs.

S’il fallait retenir quelques noms de cette édition, dans ce que j’ai lu, je garderais Mauvignier, bien sûr, mais pas besoin de AIR pour cela, et surtout Sara Stridsberg, qui je crois reste ma découverte coup de cœur de l’année. Erri de Luca, aussi, peut-être. Malheureusement, c’est à peu près tout, mais c’est là le lot de la littérature contemporaine : l’Histoire n’est pas encore passée dessus pour faire un grand nettoyage, et qui sait, elle nous réserve sûrement bien des surprises !

mardi 29 juin 2010

Le Démon de la Théorie - Antoine Compagnon

Seuil – 2001 – 338 pages

Ce livre n’est pas un livre de fiction. Il s’agit d’un tour d’horizon de la critique littéraire depuis les grecs jusqu’à Barthes et les années 70-80. Compagnon, professeur à la Sorbonne et à Columbia (New-York) livre ici une étude en sept parties des différents points visés par la critique littéraire.

Refusant le traité historique, accessible uniquement à ceux pour qui le vocabulaire spécifique du critique ne pose pas de problème, Compagnon propose au contraire à tous, même à ceux qui n’y connaissent, de prime abord, pas grand-chose, une série d’explications par thème où il passe en revue les différents courant, les mets en perspective, les dépasse.

Très clair, facile à lire, peu rébarbatif, ce livre comporte cela dit deux défauts, qui apparaissent après sa lecture, et ne sont pas forcément imputables à Compagnon. D’abord, le choix de traiter de la critique littéraire par thème amène qu’après coup, il est difficile pour le néophyte d’avoir une image claire de qui a dit quoi. L’information est plutôt livrée de manière à pouvoir répondre à la question « qu’est-ce qui a été dit sur quoi ? ». Cela dit, on voit difficilement comment il aurait pu être possible de passer en revu les différents courants sans procéder de la sorte. Ensuite, Compagnon a tendance à systématiquement finir par opter pour une position médiane, proche du « rien n’est entièrement vrai, rien n’est entièrement faux », qu’il justifie d’ailleurs dans la conclusion, expliquant la difficulté pour le lecteur de se situer au milieu des querelles de critiques. Le défaut ne vient donc peut-être pas du livre de Compagnon, mais plutôt de la critique littéraire elle-même : on ne peut s’empêcher de se demander, à la fin, mais à quoi tout cela sert-il s’il n’y a jamais de vraie réponse ?

Un excellent livre cependant pour ceux qui veulent entrer dans le monde de la critique littéraire, sans forcément commencer directement par lire Barthes ou Riffaterre dans le texte !

vendredi 25 juin 2010

Choir - Eric Chevillard

Editions de Minuit – 2010 – 271 pages

Mais rien. Rien. Mon beau géant ne trouve rien. Il explore les voies lactées, les amas globulaires, il s’égare dans les systèmes solaires de seconde zone et se laisse parfois berner par un météore en fusion ou quelque comète clignotante. Calmar est un monstre crédule, si sensible. Il veut tellement bien faire, accomplir ce que j’attends de lui et débusquer pour nous le ramener Ilinuk le Brave dans la poussière stellaire. Parfois, une ombre ou une nuée cendreuse affole tous ses cadrans, ses sirènes, je donne l’alerte, nous accourons pour assister à l’évaporation du fantôme dans la nuit infinie du ciel.
p. 235

Pour son dernier livre, Eric Chevillard livre une chronique peu ordinaire. Il propose un voyage au cœur de Choir, lieu sombre, île glauque où les habitants se détestent, et n’aspirent qu’à une seule chose, fuir de cette île, la faire disparaitre, et disparaitre avec.

Choir est caractérisé par une excellente maîtrise du langage, qui impressionne aussi bien par son côté brillant que par son endurance tout au long des quelques trois cent pages du livre. Chevillard gère son sujet de main de maître, alternant les discours de manière régulière. Il y a d’abord la chronique elle-même, la description minutieuse de la vie sur l’île, de la cruauté des habitants, de leur violence, de leur saleté, en bref, de tout ce qui fait l’antithèse de l’image de la société parfaite –et ne pas entendre ici de celle de la société tout court…-, le déroulement successif des stratagèmes destinés à user l’île, à la détruire, à en détruire ses habitants, stratagèmes sans cesse voués à l’échec, détournés, si bien qu’ils en arrivent à se contredire eux-mêmes, et qu’il est difficile, voir impossible, de se représenter vraiment l’île. Le narrateur raconte comme s’il parlait à quelqu’un qui sait déjà, mais cela ne l’empêche pas de rentrer dans les détails, avec toujours le même jugement, la même finalité : la destruction, la mort, le morbide, la fin impossible à atteindre. Dans un deuxième temps s’intercalent des morceaux de ce qui pourrait être assimilé à la poésie de Choir, sous forme d’imprécations, de prière, de cri de désespoir (« gloire gloire / gloire éternelle à Choir / pour qui inventera / l’arrachoir ! » p.152), qui stylistiquement se rapprochent plutôt d’une forme de jeu, flirtant avec les clichés (ou plutôt les contre-clichés) de manière peu attrayante, souvent suivis d’une lamentation à l’intention d’Ilinuk le Polydactyle, celui qui, selon la légende, réussi à s’extraire du sol de Choir à l’aide d’une fusée. Enfin, la dernière partie de cette trilogie incessante qui rythme l’ensemble du livre, c’est le récit de Yoakam, l’histoire d’Ilinuk, que tous écoutent avec attention.

Réussite technique, donc, qui ne manque pas de rappeler certains schèmes beckettiens, le tout enveloppé dans une écriture de la répétition. Seulement, le problème, c’est qu’à moins d’être adepte de la masturbation stylistique, il ne reste pas grand-chose au lecteur. Les cents premières pages sont surprenantes, intéressantes, elles emmènent dans un monde étrange et bien fait, soit entendu bien présenté, gênant dans ses habitus sévères et violents, mais une fois passée la surprise, le dégoût, la gêne, que reste-t-il pour les quelques deux cent pages qui restent ? Le côté embrouillé prend le dessus, dans des descriptions qui ne laissent finalement que peu de place à l’image, si bien que ne reste plus que la litanie flottante des mots, des expressions brillantes qui se suivent les unes les autres, où manque l’aération nécessaire que demanderait tant de virtuosité. On dirait du Paganini, alors que cela aurait pu ressembler à du Beethoven. C’est dommage.

Le problème, précisons-le, ne vient pas du manque total de trame évènementielle. Depuis longtemps il est acquis que là n’est pas l’essentiel du roman, ou du moins que cela n’est plus un passage obligé pour l’écrivain. Depuis Beckett, justement, Duras et les autres, ce genre littéraire basé sur un principe de thème et variation a de quoi s’épanouir. Seulement, ce qui finalement reste le reproche principal fait à ce livre, la capacité d’écrire dans ce style ne devrait pas donner la licence à l’auteur de se désintéresser totalement du lecteur. La même chose peut être reprochée aux derniers ouvrages de Beckett ou de Sarraute, qui laissent le lecteur non initié un peu pantois. Seulement ces livres étaient court, concis dans leur complexité, et même, ils ne s’adressaient justement pas aux lecteurs non-initiés, ils voulaient instaurer un nouveau lien vers le langage, cela se rapprochait presque plus de l’essai littéraire que du roman à proprement parler. Ce qui ne paraît pas être le cas de Choir, arrivé trop tard.

Encensé par la critique, ce livre m’a fortement déçue. Au point même de me décourager de tenter, un jour, de lire un autre livre du même auteur.

mardi 22 juin 2010

Le Papillon de Siam - Maxence Fermine

Albin Michel – 2010 – 155 pages

Aux premiers jours de septembre 1858, le navire parvient enfin à destination. Bangkok et son archipel d’îlots, ses murs de pierre chauffées au soleil, ses maisons et ses boutiques flottantes, ses jardins et sa végétation tropicale, ses palais royaux et sa vie lacustre qui en font, comme le diront plus tard d’autres voyageurs, la Venise de l’Orient.
p. 73

Pour son dernier livre, Maxence Fermine, auteur découvert avec Neige et Le Violon noir, s’inspire de la biographie d’un explorateur oublié de l’histoire, Henri Mouhot, parti au Siam à la recherche d’un papillon, à la place duquel il trouvera les ruines de la ville d’Angkor.

Dès le début, l’utilisation du présent met le lecteur mal à l’aise, sans trop comprendre pourquoi. De fait, le livre est parcouru par une mauvaise gestion des temps, où le passé et le présent cohabitent malhabilement. Il est difficile de rentrer dans le livre, et lorsqu’il semble qu’on puisse y arriver, Fermine assène une leçon d’histoire, comme par exemple sur l’invention de l’appareil photo, qui arrive un peu comme un cheveu sur la soupe : « Daguerre. Magie de l’histoire ou histoire de la magie. Tout est lié et tout se rejoint. On n’est pas loin du musée Grévin, de son Palais des Mirages, de jean-Robert Houdin et de tous les grands illusionnistes de cette époque fertile en génies qui, par leurs incessants travaux, allaient révolutionner le monde en emprisonnant le réel dans une petite chambre noire » (p.44). Certes, mais cela casse le rythme qui déjà a du mal à se mettre en place de manière efficace.

Le personnage principal possède une certaine épaisseur, mais est antipathique, en particulier dans sa relation avec les autres, dans des dialogues assez secs, et le lecteur a du mal à s’identifier à sa quête. Si dans Neige et le Violon Noir, Fermine a réussi à faire de la prose poétique efficace, il ne se laisse pas l’espace suffisant dans son dernier livre, et n’arrive finalement qu’à tomber dans des phrases rendues clichées par leur manque de développement.

Au final, un livre qui déçoit dès les premières pages.

dimanche 13 juin 2010

Terrasse à Rome - Pascal Quignard

Editions Gallimard nrf – 2000 – 168 pages
(existe en poche)

Les hommes désespérés vivent dans des angles. Tous les hommes amoureux vivent dans des angles. Tous les lecteurs des livres vivent dans des angles. Les hommes désespérés vivent accrochés dans l’espace à la manière des figures qui sont peintes sur les murs, ne respirant pas, sans parler, n’écoutant personne.
p. 10

On ne présente plus Pascal Quignard, auteur de Tous les matins du monde ou Villa Amalia. Terrasse à Rome raconte l’histoire d’un graveur au XVIIème, blessé au visage après que le futur mari de son premier amour l’ait agressé avec de l’eau-forte. Défiguré, il passera le reste de sa vie à vivre du souvenir de celle qu’il a aimé, réfugié dans son art de graveur.

Ce livre possède une voix très particulière, qui oscille entre minimalisme, poésie et compte-rendu. Quignard jongle avec les points de vue, choisissant la voix du graveur, les discours rapportés de ses amis, des ouï-dire perdus, des discussions, des descriptions… Cependant, l’unité du livre est respectée par cette impression de lointain, de recul vis-à-vis de l’histoire, une distanciation que certains taxeront d’indifférence, de froideur. Pourtant, il n’en est rien. Cette distance est juste suffisante pour transformer le livre en tableau, en gravure. Quignard réussit à s’identifier à l’art de son personnage au travers d’un style très pauvre en couleurs, très descriptif, et très peu analytique. De fait Meaume ne cherche plus à analyser, il sait qu’il a perdu l’amour de sa vie et qu’il ne le retrouvera pas. Il se consacre donc entièrement à l’observation et au rendu du monde qui l’entoure. La froideur du livre est aussi celle du personnage qui n’attend plus rien de ses relations sociales.

Ce livre est aussi un témoignage du XVIIème siècle et de l’art de la gravure. C’est peut-être le point négatif à soulever : les descriptions et explications techniques sont parfois fastidieuses et perdent le lecteur néophyte, et finalement la froideur qui jusque là produisait un effet stylistique agréable, comme une sorte de repos calme, devient ennuyeuse. Il n’est pas toujours aisé de raccrocher les wagons derrière et de reprendre la lecture. Aussi faut-il un peu de détermination pour ne pas abandonner le livre dans ses premiers chapitres, dès que l’histoire d’amour, si l’on peut l’appeler comme ça, est révolue et qu’il semble pour le lecteur que dorénavant, il n’aura plus droit qu’à des noms d’artistes et des explications techniques. Ce n’est pas totalement le cas, et c’est une bonne raison pour persévérer.

Finalement, ce qui ressort de cette lecture, c’est cette capacité qu’à Quignard de créer un paysage, un tableau par l’écriture, le tout dans le silence –ce silence même qui peut lui être reproché dans son ouvrage Tous les matins du monde, où, bien qu’il traite de la musique, le livre reste silencieux. Dans le cas de Terrasse à Rome, ce silence de l’homme damné et défiguré n’est pas le moins du monde déplacé. Au contraire, c’est comme un instant de repos où la souffrance de l’être loin de celle qu’il aime se transforme en une sorte de sérénité face aux aléas du monde extérieur.

samedi 12 juin 2010

La Faculté des Rêves - Sara Stridsberg

La Cosmopolite, Stock – 2009 – 399 pages

La cabine téléphonique s’est à nouveau couverte de buée, le campus s’est transmuté en un lac d’abandon et de pluie. Les autres étudiantes sont reparties avec leur papa dans leurs banlieues, il ne reste que la pluie qui goutte dans tes cheveux quand tu tentes de téléphoner à Dorothy. Des sonneries sonores noires comme la suie et esseulées traversent les paysages de sable.
p. 168

Pour son premier livre édité en France, Sara Stridsberg, auteur suédoise, nous livre un exercice à couper le souffle. Née en 1972, elle a déjà publié un premier roman en Suède, ainsi que des pièces de théâtres. Elle décide, dans La Faculté des Rêves, de reprendre à son compte l’histoire de Valérie Solanas, figure extrémiste du féminisme des années 60-70 aux Etats-Unis, auteur du SCUM Manifesto qui prônait la destruction totale du genre masculin, et connue pour être celle qui tenta d’assassiner Andy Warhol en 1968, et y échoua de peu.

Sara Stridsberg prévient le lecteur d’emblée, ce livre n’a rien d’une biographie. Les personnages doivent-être considérés comme fictifs, y compris Valérie Solanas ou Andy Warhol. Une fois réglé ce point, il ne reste plus qu’à plonger avec délices dans une écriture éclatée, rapide, essoufflée, tout en étant poétique, crue, et pourtant réglée au centimètre près. C’est dans ce qui pourrait être contradictoire et ne l’est pas que se déroule l’obsession de ce livre ; car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’une obsession qui va grandissante au fur et à mesure que défilent les pages.

La construction est linéaire sans l’être, la chronologie en tant que telle étant présentée entre de nombreux passages d’anticipations ; la vie de Solanas se déroule au même rythme que sa mort dans la chambre d’hôtel, qui est d’ailleurs la première scène du livre. Le point de vue interne, couplé à une narration à la seconde personne du singulier, domine l’ouvrage dans sa partie linéaire. Entre se trouvent des listes alphabétiques à thème, des conversations entre la narratrice et Valérie Solanas… Le style cru et riche, violent, prend le temps de développer des descriptions où domine une sorte de poésie qui ne dit pas son nom, et la voix qui tient le tout garde une homogénéité appréciable.

Ce qui marque surtout, ce sont les dialogues, que Sara Stridsberg, habituée du théâtre, conduit d’une main de maître. Les tirades de Valérie Solanas sont comme des fusées dans la nuit noire. Les autres personnages, vus au travers de Valérie elle-même, sont loin de rester de second plan, et Stridsberg réussi à leur donner en peu de mots une épaisseur remarquable.

L’ensemble fini par faire adhérer le lecteur au destin de cette femme-fiction hors du commun, hors du temps, hors de la logique du monde dans lequel elle vit. Jusqu’à faire oublier ses idées extrémistes, de supprimer l’ensemble des hommes sur Terre –dans le SCUM Manifesto- ou être de son côté lorsqu’elle tente d’assassiner Andy Warhol, qui, soit dit en passant, n’est pas épargné dans le livre.

La question qui reste en suspens est la suivante : cette écriture de la folie, ou en tout cas du décalage, puisque Solanas ne cesse de répéter qu’elle n’est pas folle –« souviens-toi que je suis la seule femme ici qui ne soit pas folle » (p. 97 par exemple, mais la phrase revient régulièrement)- et que Sara Stridsberg elle-même a déclaré ne pas la croire folle, cette écriture, donc, est-elle celle de Stridsberg ou celle de Valérie ? En d’autres termes, cette fulgurance est-elle propre au travail de l’auteur face au sujet, ou à l’auteur lui-même ? La faculté des rêves est le seul roman de Stridsberg édité en français à ce jour, ce qui ne permet donc pas de répondre à cette question. Si cette violence, cette rage, cette fureur sont propres à Valérie, alors il n’y a pas de doutes, on entendra parler de Stridsberg. Un jeune auteur à surveiller en tout cas.

lundi 31 mai 2010

Des Hommes - Laurent Mauvignier

Les Editions de Minuit – 2009 – 281 pages

Moi, c’était la photo d’Eliane et pour Bernard la carte postale de la Sainte Vierge phosphorescente, les mains jointes et le regard larmoyant, extatique, pendant qu’autour il y avait tout ce silence et ce carnage avec seulement cette saloperie de tortue qui redressait sa tête toute noire et ridée, la tête qui dodelinait, les petits yeux noirs qui clignaient, lumineux comme des yeux de chat la nuit ou des chromes de voiture, l’innocence d’une petite vieille qui traverse un champ de mine sans que rien ne lui pète jamais à la gueule.
p.238

Pour son dernier roman, Laurent Mauvignier plonge dans l’horreur de la guerre d’Algérie au travers des réminiscences des habitants d’un village de la campagne française. L’action se situe une quarantaine d’années après que Bernard et son cousin Rabut soient revenus d’Oran.

Ce livre pose dès les premières lignes la voix très particulière de Mauvignier, celle du monologue intérieur à la première personne du singulier, celle des phrases qui s’enchainent de manière rapide et fluide.

Le monologue intérieur est développé comme une forme de fiction de l’esprit, pour reprendre une expression employée par l’auteur lors des Assises Internationales du Roman 2010 de Lyon. C’est pour lui une façon d’assumer la narration, et le lecteur se trouve enveloppé par un récit rapide, mais surtout, humain. C’est ce qui marque le plus, ce qui rend au roman cette atmosphère si particulière, car le lecteur n’entre pas seulement dans la tête du narrateur, mais il entre dans son monde, dans sa façon de ressentir les choses, d’hésiter, de se tromper, de ne pas trouver les bons mots, de s’énerver… Cette proximité entre le lecteur et le narrateur implique aussi une proximité entre le lecteur et le romancier, à la fois complètement absent, et à la fois présent dans sa manière de présenter le texte. Lorsque le narrateur change, l’écrivain reste.

De fait, le livre possède une unité forte. Les voix et les points de vue s’entremêlent, le narrateur change, raconte lui-même l’histoire d’un autre, si bien qu’il n’est pas toujours évident de savoir qui parle. Cela importe-t-il vraiment ? L’important est de savoir où l’on est, d’où vient l’élan de ces voix qui se succèdent, et ici dès le départ Mauvignier indique clairement la situation, le village, les anciens. Vient ensuite la guerre, mais ensuite seulement, lorsqu’il est possible de comprendre la provenance de ses voix. La guerre et sa violence, crue, elle-même dénuée de sens. Ici Mauvignier réussi en même temps à décrire des scènes d’une violence extrême, chargées d’horreur, sans pour autant tomber dans le gore gratuit, toujours en gardant l’humanité du point de vue. Il est rare, voire très rare, de lire sur ce sujet dont on commence à parler de plus en plus, notamment au cinéma, et la voix de Mauvignier est appréciable dans sa sobriété réaliste, dans la violence des sentiments humains, perdus au milieu d’une situation qui les dépassent.

Ce réalisme est un des atouts forts de ce livre, comme le montre l’extrait proposé en exergue. La mise en parallèle de la tortue noire et la « petite vieille indolente » donne à l’ensemble un relief qui donne sa force au témoignage. Cette juxtaposition de faits simple, simples même dans leur violence, et l’incapacité du lecteur à intervenir, sa position d’observateur passif, voilà qui rend ce livre passionnant, voilà qui fait que le lecteur s’y accroche, comme plongé dans un autre monde, une autre époque.

A lire !

mercredi 26 mai 2010

Boualem Sansal - Le Village de l'Allemand (suite)

Dans un post précédant concernant le livre Le Village de l’Allemand de Boualem Sansal, s’est posée la question des intentions de l’auteur vis-à-vis du message qu’il veut faire passer dans son travail. Entre temps, celui-ci a participé à une table ronde le lundi 24 Mai, dans le cadre des Assises Internationales du Roman, lors de laquelle il a apporté certains éléments au débat.

Petit rappel : dans ce livre, il compare l’islamisme au nazisme, le tout par le biais du journal d’un jeune garçon d’origine algérienne et vivant dans la banlieue parisienne, qui découvre, suite au suicide de son frère, que son père, algérien d’origines allemandes, était un ancien SS. Ce livre a porté un débat assez important sur la toile, à cause du rapprochement effectué, et du caractère soi-disant pro-Israël du livre. Le propos ici n’est pas de se situer dans le débat, mais d’étudier le rapport aux idées dans le livre. En effet, le post précédant expliquait que l’ayant lu sans avoir connaissance de ce qu’il y a autour, et sans connaître l’auteur, je n’avais pas trouvé cela si choquant, eu égard au fait que le point de vu était celui d’un jeune garçon impressionnable et sans véritable recul sur les choses. Dans ce cadre là, il est tout à fait possible d’imaginer qu’il effectue un tel rapprochement entre nazisme et islamisme. Seulement, y a-t-il une part cachée dans le livre, c'est-à-dire, l’auteur cherche-t-il à faire passer un message, ou à montrer le point de vue de l’enfant. Dit autrement, l’enfant est-il un prétexte ? Et comment se placer vis-à-vis de cela en tant que lecteur ? Faut-il refuser de lire au travers et trouver l’opinion de l’auteur, ou faut-il se documenter le plus possible pour être sûr de ce qu’on lit ?

Le thème de la conférence était « Du journal intime au roman ». Etaient présents, en plus de Boualem Sansal, Wendy Guerra, Gwenaëlle Aubry et Agata Tuszynska.

Sansal a d’abord expliqué que son choix de la forme du journal intime lui a été dicté par le problème de la légitimité du narrateur, lorsqu’il s’agit de traiter d’un sujet polémique comme celui-là, d’autant plus que dans la culture algérienne, la Shoah est absente. C’est au cours d’un voyage que lui-même a découvert ce « village de l’allemand », dont on lui a raconté l’histoire, et sur lequel il s’est ensuite documenté. Pour lui, le choix de Malik, jeune immigré banlieusard, donnait une « légitimité indiscutable » à son propos. Il était important pour lui de confier la narration à « une victime ». De plus, il a également expliqué que le choix du journal l’obligeait à se retirer du livre en tant qu’auteur, et lui permettait la meilleure objectivité possible. L’auteur, comme médiateur ou acteur caché du livre, n’a pas sa place dans une telle construction. Cela lui a permis de s’interdire des interventions où se poserait son propre jugement. Le livre s’est alors construit « à [son] insu ».

Voilà en quelques phrases ce qu’il a dit sur le sujet. Le lecteur est-il dupé ? Peut-on vraiment croire que le fait d’opter pour le point de vue d’un enfant au travers de son journal oblige à l’objectivité ? Au contraire, il semble justement que l’absence de recul sur la question permette d’exprimer un point de vue plutôt excessif en se lavant les mains, se débarrassant de toute forme de culpabilité puisque l’auteur n’intervient pas. Après tout c’est aussi lui qui choisit le caractère du personnage, il n’est pas possible de dire que l’auteur se laisse porter par le personnage ici, d’autant plus que celui-ci n’a jamais vraiment existé. Lors de ses interventions, le point de vue de l’auteur Sansal est clair : il est identique à celui du narrateur. Où est donc l’objectivité ? De toute façon, un auteur a-t-il à être objectif ? Non, bien sûr, en tout cas il n’en est pas tenu, un auteur est d’abord et par définition libre. Encore faut-il assumer cette liberté.

Ce qui gêne ici, ce n’est pas tant que Sansal n’assume pas son propos, car ce n’est pas le cas, au contraire, mais c’est qu’il tente de nous faire croire qu’il est différent entre son livre et ses mots, ce qui à priori nous parait faux. A la question, le lecteur est-il berné s’il croit l’exagération due au point de vue, la réponse est oui ; mais là encore, il semble que l’auteur ait ce droit. A l’autre question, l’auteur assume-t-il cet état des faits, la réponse est non, et c’est bien dommage.

En conclusion, le lecteur est libre lui aussi d’accepter de se laisser tomber dans le livre sans vouloir connaître la vraie position de l’auteur, et de transcrire celle-ci à partir de ce qu’il a lu –ou de ne pas se poser la question du tout. Reste alors qu’il est difficile de dire « j’aime Boualem Sansal en tant qu’écrivain », car on ne connait que son œuvre, ce qui permettrait à la limite de dire « j’aime les livres de Boualem Sansal », comme on dirait « j’aime le jeu de Tom Cruise », sans pour autant soutenir la cause de la scientologie.

lundi 24 mai 2010

La voie de Bro - Vladimir Sorokine

Editions de l’Olivier – 2010 pour la traduction – 298 pages

Le Temps de la Terre est multicolore. Chaque objet, chaque être vivant vit dans son propre temps. Dans sa propre couleur. Le temps des pierres et des montagnes est pourpre foncé. Le temps de la terre noire est orange. […] Et il n’y a que nous, les frères de la Lumière, qui ne possédions pas de couleur terrestre.
p. 291

Vladimir Sorokine, auteur russe, revient sur le devant de la scène littéraire, avec la parution simultanée de deux ouvrages, La voie de Bro et Roman. Le premier s’inscrit dans la continuité de sa trilogie ayant comme fil directeur la glace, et raconte la genèse d’une secte totalitaire, partie à la recherche de ses frères et sœurs qu’il faut réveiller en les frappant sur le sternum d’un coup de marteau taillé dans la glace, issue de la météorite de Toungouska, tombée en Sibérie en 1908.

Si le style d’écriture reste relativement classique tout au long du livre, il n’en est pas moins brillant, le vocabulaire étant choisi avec soin. Les descriptions des grands espaces de la Sibérie nous plongent dans un univers impressionnant, parfois menaçant ; descriptions totalement intégrées au récit, lui conférant une grande fluidité. De plus, on entend une voix particulière, un style qui se maintient tout au long des quelques trois cent pages de ce livre. Le choix du monologue à la première personne se justifie lorsque l’on avance dans l’histoire. En effet, si au départ il n’apporte pas énormément au récit, assez linéaire, dans la ligné de Tolstoï et des grandes fresques historiques sur la vie de la bourgeoisie russe, il permet par la suite, après le basculement du narrateur, lorsque son cœur se « réveille », de prendre un recul considérable sur la population humaine, et de décrire avec un regard extérieur les grands évènements du siècle dernier : les révolutions russes, la montée du nazisme, la Seconde Guerre, la Guerre Froide. C’est un regard sans concession, d’une froide objectivité, que Sorokine porte sur les grandes utopies qui ont porté les foules, et leur échec sanglant.

Surtout, l’utilisation de la première personne nous plonge dans un univers différent du nôtre, alors même qu’il a le nôtre pour décor, où se mêlent histoire, science-fiction, folie. On devient soi-même un membre de la secte des Frères de la Lumière… Un livre agréable et intéressant à lire !

vendredi 21 mai 2010

A. S. Byatt - Le Conte du Biographe

Denoel (Et d’Ailleurs) – 2005 – 352 pages

Mais, en un sens, ce qui peut passer pour l’abondance superflue des citations et illustrations, préserve ce genre d’ouvrages hagiographiques du parti pris. Car la voix de Galton parle à côté de celle de son disciple, et dans un style différent. Et ce que les lecteurs modernes, désireux de trouver une thèse, une hypothèse, trouveraient superflu, prend, pour des lecteurs en quête tels que moi, l’apparence de faits et même de choses, de pépites de quiddité pure.
p. 217

Antonia S Byatt est un écrivain anglais qui a enseigné la littérature avant de se consacrer à la critique littéraire et à l’écriture. Dans Le Conte du Biographe, elle invite un jeune doctorant en littérature postmoderne à prendre la plume pour raconter ses recherches au sujet d’un biographe, Scholes Destry-Scholes, pour en faire sa propre biographie. Il découvre alors que son sujet n’a pas laissé beaucoup de traces, si ce n’est un début d’étude sur trois hommes : un taxidermiste, un explorateur et un écrivain (Ibsen, en l’occurrence), et une disparition énigmatique dans le Maelstrom.

Les mises en perspectives et les parallèles sont multiples dans ce livre dont la trame chaotique n’est pas le fil rouge principal. En effet, le narrateur se perd plus dans l’absence de matière que dans la résolution de l’énigme de base, à savoir, mais qui est réellement Scholes Destry-Scholes ? Parallèle entre les trois hommes étudiés par le biographe d’abord, entre les deux femmes rencontrées par le narrateur, ensuite. Perspectives offertes par les rares indices à disposition, largement exposés au lecteur qui peut chercher en vain à y trouver un lien formel, un début de résolution. Si bien qu’il arrive de ne plus trop savoir où l’on va, de même que le narrateur dévie lui-même de son propre objectif de recherche, en commençant à raconter sa vie, sans pour autant rentrer dans les détails, et à grands renforts de phrases d’auto-réprobation.

En effet, une chose est certaine, Byatt se refuse à entrer trop profondément dans la tête des gens, et préfère se focaliser sur les actes et sur les choses, comme le narrateur qui se tourne vers la biographie par amour des objets et des faits objectifs. C’est ce qui donne à ce livre un aspect plutôt clair et fluide, renforcé par un style net et sans fioritures.

Dans ce sens, la mise en abyme du départ est intéressante, et permet de balayer un large spectre de connaissances, Destry-Scholes ayant préalablement écrit la biographie d’un explorateur anglais, féru de l’étude de l’évolution et de classification animale et végétale. Le résultat donne un livre très documenté, qui joue entre les extraits de textes au style encyclopédique avec le journal du narrateur, au style beaucoup plus relâché.

Une bonne partie du livre est donc écrite dans un vieux style biographique parfois assez fastidieux à lire, passant d’un sujet à un autre, que ce soit le lien entre Ibsen et ses personnages ou la vie des Lapons au XVIII°, avec comme fil conducteur le lien invisible dont seul Scholes semble détenir la clef. Le reste constitue un style plus proche du journal ; le narrateur commence par justifier la direction prise par ses recherches, mais, celles-ci n’aboutissant pas, il raconte ses propres déboires et aventures, tout en ne cessant pas de justifier un style parfois un peu trop relâché, par le fait qu’il ne compte faire lire son texte à personne.

A vrai dire, cela en devient presque gênant, surtout quand il écrit de longues phrases pseudo-lyriques qu’il décrit immédiatement, mais n’enlève pas, par flemme. Ce qui donne des paragraphes comme : « J’ai pensé à elles deux en même temps. Fulla parcourait les plaines de ma chair dont chaque poil se dressait à sa rencontre, et dans mes fibres nerveuses chantait Vera. (Je fais des progrès en lyrisme mais je ne suis pas certain que cette dernière phrase fonctionne bien. Conservons-là. Qui lira jamais ce machin-là, de toute façon ? Et qui plus est, c’est vrai.) » [p. 283]. La parenthèse, la question sur un mode familier, plus l’italique, cela fait un peu trop.

Finalement, on se demande pourquoi on lit tout ça, puisque le narrateur lui-même ne cesse d’expliquer que cela n’a aucun intérêt. Reste que le sujet et la construction sont intéressants, et que l’ensemble pousse à se questionner, aussi bien sur le rôle de la biographie, que sur le besoin d’écriture, et à quoi cela nous pousse. Le narrateur, qui partait d’un projet totalement objectif, est de plus en plus prompt à sortir de son sujet pour raconter sa vie, comme si tout acte d’écriture poussait d’une manière ou d’une autre à la restitution autobiographique. Comme s’il n’y avait de vraie écriture que celle de sa propre vie.

On touche ici à un débat des plus intéressants, bien que non vraiment développé dans le livre, juste évoqué : toute écriture tend-t-elle à la biographie ? Si c’est le cas, c’est surtout qu’elle tend à devenir le miroir de celui qui l’utilise, sorte de défouloir, manière de faire face à ce que l’on n’accepte pas forcément par ailleurs. Seulement le processus est à priori très long, l’écrivain passant d’abord par un stade de déconstruction-reconstruction où il reprend des éléments de sa propre vie, mais dans des contextes différents, en mélangeant le tout jusqu’à masquer la vérité. C’est comme une façon de s’approcher de cette vérité au plus près, mais de manière masquée. Parfois, plutôt que de se rapprocher de lui-même, il s’en éloigne, mais souvent les œuvres tardives sont toujours les plus autobiographiques. C’est le cas chez Marguerite Duras, par exemple, qui à la fin de sa vie ne cherchait même plus à déguiser sa vérité, à brouiller les pistes comme elle le faisait dans ses premiers romans comme l’Amant de la Chine du Nord ou Un barrage contre le Pacifique. C’est également le cas de Virginia Woolf qui toute sa vie a essayé de fixer son enfance dans ses livres, parlant de « l’image du père » à propos de La Promenade au Phare, mais commençant finalement la rédaction d’Instants de Vie qu’elle ne finira pas, se donnant la mort avant, comme si le stade ultime de l’écriture était trop douloureux à atteindre. Chez Byatt, le narrateur est confronté au même problème, mais en un laps de temps beaucoup plus court, qui tient à priori à la forme romanesque illustrative. Sa conclusion est qu’il lui faut arrêter d’écrire. Il fait face à son propre échec de ne pas réussir à écrire sur la vie des autres, mais cela sonne plus comme un rite de passage, pour réussir à comprendre ce que lui-même souhaite faire, devenir.

Ce livre laisse donc plein de questions et de débats en suspens, mais c’est aussi une qualité de la littérature, de nous pousser à se poser ces questions sans nous donner de réponses prémâchées. Reste que ce livre est un peu trop long, s’entend qu’il s’étend à mon avis un peu trop en descriptions et citations de biographes sur la taxidermie ou sur les débats qui agitaient la sphère scientifique à l’époque de Darwin.

lundi 17 mai 2010

Boualem Sansal - Le Village de l'Allemand

Gallimard Nrf – 2007 – 264 pages
(existe en poche)

Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié. Comme le Soleil évacue son trop plein d’énergie en de fantastiques explosions sporadiques, de temps en temps l’histoire expulse de la haine que l’humanité a accumulée en elle, et ce vent brûlant emporte tout ce qui se trouve sur sa route. Le hasard fera que l’on soit là ou là, abrité ou exposé, d’un côté ou de l’autre du manche.
p. 262

Boualem Sansal est un écrivain algérien de langue française, né dans les années cinquante. Son cinquième livre, Le Village de l’Allemand, censuré en Algérie, raconte l’histoire de deux émigrés algériens qui découvrent, à la mort de leurs parents restés en Algérie, que leur père d’origine allemande n’était autre qu’un officier SS de la Seconde Guerre réfugié en Algérie. Avant d’écrire mon commentaire, je me suis rapidement renseignée sur l’auteur et son œuvre par le biais d’internet. Là, quelle n’a pas été ma surprise de m’apercevoir la grandeur du débat suscité par cet ouvrage, du fait du parallèle qu’il trace entre le nazisme et les islamistes radicaux. Ce qui m’a interpellé, c’est que je n’ai pas été choquée par les propos de ce livre. Pour moi, tout radicalisme quel qu’il soit est condamnable, surtout lorsqu’il s’avère dangereux pour les autres populations. Cela vaut pour le nazisme, bien sûr, mais aussi pour les chrétiens des croisades comme pour les islamistes.

En regardant ce livre sous son aspect polémique, donc, il est vrai que le parallèle effectué est, souvent, exagéré. Il est effectivement violent de comparer une banlieue à un camp de concentration. A vrai dire, lorsqu’on ne connait rien ni de la polémique, ni de l’auteur du livre (je ne connais d’ailleurs toujours pas ses positions politiques), cela peut plutôt être vu sous l’aspect de l’impact que peut avoir la découverte de l’Holocauste, sur l’esprit d’un jeune garçon déboussolé, vivant dans l’espace particulier et violent qu’est celui des banlieues. L’exagération, dans ce sens, parait justifiée justement parce qu’elle ne se voulait pas être un enseignement, mais l’illustration d’une interprétation dans un cas précis.

Il est possible que là n’ait pas été le but de l’auteur. De même pour la question juive. Parler de la Shoah n’est certes plus très original, en tout cas, cela ne signifie pas que l’on soit pro-Israël. De fait, cela soulève la question du rapport de l’auteur à son lecteur. Doit-on se sentir coupable d’avoir aimé un livre qui en fait est si politisé qu’il provoque de nombreux débats ? L’idée de voir le livre comme un objet de manipulation –dont j’aurais été une victime facile- pour les lecteurs non-avertis est dérangeante. Nabokov voulait-il défendre les pédophiles ou montrer leur point de vue ?
_Lolita_ est un livre qui rend complètement mal à l’aise, écrit avec brio, mais qui ne permet malgré tout à personne de justifier de tels actes. C’est aussi un message présent dans le livre de Sansal : les bourreaux sont, eux aussi, des hommes, mais cela ne les dédouane pas de la responsabilité de leurs actes, bien au contraire ; leur enlever leur statut d’humains serait une façon de les déculpabiliser. L’humanité est un fardeau que l’on porte à chaque instant.

Que dire si l’auteur effectivement voulait faire passer un message extrémiste à sa façon ? S’il existe dans sa démarche un but démagogique caché, contre l’Algérie, contre la religion musulmane (même si dans le livre la distinction entre elle et sa partie extrémiste existe bien), enfin contre quoi que ce soit qui ne puisse pas être cautionné au regard de la liberté et du respect ? Faut-il condamner l’auteur et son livre ? Il est vrai qu’il y a dedans des passages assez effrayants. Mais je ne me serais jamais arrêtée dessus de façon sérieuse si je n’avais pas connu l’existence de la polémique, et de l’engagement de l’auteur. De même qu’on peut aimer les enregistrements des symphonies de Beethoven dirigées par Karajan avant de savoir qu’il était un sympathisant nazi.

Cela signifie-t-il que l’œuvre se fait en dehors de la volonté de l’écrivain ? C'est-à-dire, qu’il existe deux types d’œuvres, celle que l’écrivain à voulu écrire, qui n’existe pas vraiment, ou pas
encore, et celle que lit le lecteur, comme le disait Blanchot, « lire, ce serait donc, non pas écrire à nouveau le livre, mais faire que le livre s’écrive ou soit écrit », en « [annulant] l’auteur » (in L’Espace Littéraire). Dans le cas présent, cela revient également à se demander si l’œuvre doit être lue dans le sens de la vie de l’auteur ou de manière totalement extérieure. La collision entre les deux donne des articles comme celui-ci.

Dans le cas présent, j’en doute bien plus que pour Karajan, dont le métier n’était pas une voie de transmission du nazisme, juste une vitrine dans le cas du chef d’orchestre, mais on ne peut pas dire qu’il existe une
interprétation nazie de la neuvième de Beethoven. Lorsqu’il s’agit d’écriture, c’est tout autre chose. Si l’on met en lumière le livre de Sansal avec certains de ses propos, on a surtout l’impression d’être passé à côté de quelque chose, d’avoir été pris au piège ; mais que dire des gens qui auraient prit pour argent comptant le contenu violent du livre ? Chaque lecteur insère ses lectures dans un schéma de compréhension différent, ce que Kundera appelle son « papier à musique » (in L’Insoutenable Légèreté de L’Être). Celui-ci se réserve le droit de contenir ou non l’histoire propre à l’auteur. C’est Kundera toujours qui écrit avoir été traumatisé à l’idée que le modèle que Proust a utilisé pour Albertine portait la moustache. Quant on sait qu’à l’heure actuelle cela même n’est pas prouvé (qu’Albertine ait été inspirée par le chauffeur-secrétaire de Proust, Alfred Agostinelli), et même d’ailleurs, que cela soit vrai ou non, comporte un degré plus ou moins élevé de vérité, on imagine aisément les méandres dans lesquels il est possible de se perdre lors d’une première lecture non profane. La meilleure solution consisterait peut-être à lire d’abord, se renseigner ensuite, puis lire à nouveau, mais où trouver le temps ? Heureusement que toutes les œuvres ne posent pas le même degré de complexité d’interprétation. Lire d’abord, se renseigner ensuite, voir si cela implique une seconde lecture, ne serait-ce que de certains passages. En tout état de cause, pour ce livre il a été choisi de lire d’abord et de se renseigner ensuite.

Finalement, le débat autour de Sansal est vaste et surtout enflammé, si bien qu’il est difficile de garder un esprit clair. Toujours est-il que d’un point de vue purement technique, ce livre est plutôt bien écrit. Là encore de nombreux commentaires fustigent Gallimard de publier un tel livre, le qualifiant de mauvais même au point de vue de la forme, mais d’un point de vue stylistique pourtant le rythme est bon, le style travaillé, bien que très classique, s’il n’y a pas de réelle originalité, au moins ne s’ennuie-t-on pas, au contraire, le côté froid et technique de certaines descriptions des camps, en utilisant le point de vue interne d’un homme sur le point de devenir fou, glace de manière efficace. Alors pourquoi ce procès stylistique ?

Finalement, que signifie le mot littérature, aujourd’hui ? Certes, Sansal ne révolutionne pas le genre du roman, mais il y a quelque chose d’incisif dans son écriture qui tient éveillé, ce quelque chose qui manque cruellement chez Delecroix ou même Bouraoui.

La majorité des lectures que je propose actuellement se font dans le cadre d’une préparation aux Assises Internationales du Roman qui ont lieu la semaine prochaine à Lyon, à la Villa Gillet. Une des conférences proposées (qui n’est pas celle avec Sansal comme intervenant) s’intitule « Le Roman est-il un genre fatigué ? » Effectivement la question mérite d’être posée. Jusque là j’ai le sentiment que les livres que j’ai lu ont été écrits par des personnes qui s’ennuient.

Retour sur ce débat après cette conférence, donc !

Erri de Luca - Montedidio

Gallimard NRF – 2002 – 207 pages

Malgré le froid, je transpire tandis que mes muscles frappent dans l’air et que de rapides caresses essuient mon front. Les esprits aiment jouer avec le sel des corps, ils le lèchent, goûtent le jus de la vie qui s’agite, qui bat.
p. 172

Erri de Luca est un auteur italien originaire de Naples. Montedidio, son onzième livre, prend son titre du nom d’un des quartiers de sa ville d’origine. Il raconte l’histoire d’un jeune homme lors de sa transition de l’âge enfant à celui d’adulte.

Tout commence avec son premier travail comme apprentis chez le menuisier du quartier. Son treizième anniversaire où son père lui offre un Boomerang, objet qui le suivra tout au long de son évolution, qu’il gardera comme témoin de son développement, jusqu’au moment où, devenu un homme, il le lâchera, geste auquel il s’entraine tout au long du livre en vue de ce jour.
Montedidio est présenté sous la forme du journal d’un enfant, et cette voix que l’on suit tout au long du livre est apaisante, poétique, elle glisse comme le flux et le reflux des vagues, pour emprunter une image à Virginia Woolf. Le style clair se dote d’une légère touche de magie, juste ce qu’il faut pour alléger l’ensemble. Cette sensation d’effleurement nous poursuit d’un bout à l’autre du livre, si bien que même les passages difficiles –et il y en a- nous poussent à relativiser, à prendre du recul sur le monde. C’est là un des grands intérêts de ce livre. De Luca sait parler de l’enfance pauvre sans plonger dans le pathétique, en gardant une taille humaine.
Le style est très imagé, et pourtant peu coloré, seules ça et là émergent quelques taches de couleur, le reste colle à l’aspect terreux des rues et aux différentes teintes des bois de l’atelier du menuisier. L’accent est plus porté sur les personnages qui gravitent autour du narrateur, emblématiques, son patron, le cordonnier, son père, Maria, l’imprimeur, les voisins, le curé… Chacun de ces personnages a quelque chose de précis à apporter, bon comme mauvais, et surtout chacun d’eux possède une force qui émane de ces pages avec une tranquillité rassurante –ou effrayante quand ils représentent une menace. Le mystère lié au point de vue interne accentue cet état des choses. On voit les gens comme ils agissent, sans vraiment les connaître, et c’est cette présence démesurée qui nous marque.

En définitive, ce livre ressemble plus à un conte, un conte agréable à lire.

samedi 15 mai 2010

Vincent Delecroix - La Chaussure sur le Toit

Gallimard NRF – 2007 – 218 pages

Elle avait dû lui dire qu’il n’était encore pas question d’augmentation pour elle en ce moment. Mais lui devait penser à autre chose (peut-être avait-il croisé dans la rue un jeune unijambiste et que ce spectacle l’avait troublé, mais comment le lui dire et est-ce que cela avait vraiment un intérêt de le lui dire ?).
p. 25

Vincent Delecroix fait partie de la jeune génération des philosophes normaliens, et ça se sent dans son dernier livre, La Chaussure sur le Toit.

Ce livre propose une série de récits mettant en scène des personnages différents, qui se croisent de temps à autres, ayant comme point commun d’habiter dans le même immeuble, près des voix ferrées de la Gare du Nord. Dire cela, ce n’est rien d’autre que résumer la quatrième de couverture.

L’idée est plutôt excellente, prendre une chaussure sur un toit comme le départ d’une multitude d’histoires qui y sont reliées, qui justifient ou découlent de la présence de cette chaussure. C’est plutôt original.

Malheureusement, si le premier chapitre donne plutôt envie d’aller plus loin dans ce livre, on atteint assez vite une certaine lassitude, voire même un certain énervement. D’abord parce que le style, qui ne change pas vraiment d’un personnage à un autre, même si le point de vue, lui, change régulièrement, n’arrive pas à nous emporter, même si on ne peut pas non plus le critiquer ouvertement. En fait, il est plutôt plat, rien qui soit aisément reconnaissable comme pourrait l’être un Mauvigner, par exemple. Les références à la philosophie et à la littérature sont multiples, et renseignent bien sur un auteur qui a baigné dedans au cours de ses études. On serait tenté parfois de trouver même cela un peu trop. Si le mythe de Philoctète revisité est plutôt bien tourné, Floc le chien soliloquant sur la littérature est parfois un peu trop lourd.

Pour ce qui est de l’énervement, il semble venir de l’imbrication des différentes histoires. Certes, l’on est conscient du départ qu’il n’y aura pas de réelle logique dans tout cela, et de fait la chronologie est floue –outre le fait qu’elle n’est pas respectée, mais ça ne pose absolument pas de problème, au contraire, voire même impossible à reconstituer. On pourrait alors accepter le fait qu’il n’y ait pas de logique, que l’ensemble revendique un côté absurde, mais là encore une gêne subsiste, en particulier grâce à des passages comme « Précision : […] Je suis seulement l’auteur d’un texte sans queue ni tête, mais pas sans rapport avec ces bêtises : « Esprit de vengeance ». Je ne sais pas bien ce que j’ai pu en faire, je ne le retrouve nulle part. » (p.133), le texte en question n’étant autre que le second chapitre du livre, l’histoire qu’il relate ayant été vaguement évoquée par le personnage auteur de ces quelques lignes. Ce qui est perturbant, c’est l’imbrication trop claire entre les histoires, si bien que cela donne presque une impression de cheveux sur la soupe. Cela donne au texte un côté artificiel un peu désagréable, qui de plus finit par atteindre les différentes histoires elles-mêmes, comme si les différentes explications données à la présence de la chaussure semblaient tombées de nulle part, de manière un peu trop criante. Après, tout, c’est peut-être un but que c’était fixé l’auteur.

Celui-ci intervient d’ailleurs assez régulièrement par le biais de ses personnages, qui portent des jugements sur les autres textes présentés, jugements d’ailleurs souvent sévères. On ne sait plus trop au final à quoi s’en tenir, après un chapitre entier destiné à nous expliquer ce que l’art doit faire d’un évènement comme une chaussure sur un toit, où l’auteur nous propose deux solutions opposées : l’une, présentée par un artiste qui, dans le chapitre suivant, sera qualifié de « ridicule », qui consiste à réduire la vision au maximum, pour finalement en faire l’œuvre d’art elle-même –en encadrant la fenêtre avec du papier adhésif de chez Monoprix ; l’autre, qui consiste au contraire à « saturer » la vision incongrue, en donnant un maximum d’explications, d’histoires en découlant, d’histoires liées, bref, en écrivant un livre qui s’appellerait, par exemple, La chaussure sur le Toit. Justification sérieuse de l’auteur envers son œuvre ? Autodérision ? Le problème, c’est qu’on a du mal à savoir…