
Editions de Minuit – 1987 – 154 pages
Existe en version de poche aux Editions de Minuit
Elle, la femme du Captain. Elle regarde le sol. Son corps caché est devenu visible. Il est visible qu’il est mortel. Ce corps, il est habillé comme une jeunesse, de nippes usées de la jeunesse, avec, aux doigts, les diamants et l’or des parents du Devon. La mort est à nu sous les robes, la peau, sous les yeux aussi, sous leur regard farouche et pur.
p. 32
Œuvre tardive de Marguerite Duras, on retrouve dans Emily L. tous les thèmes qui lui sont chers : la mer, le port, la passion morte, l’amour, la mort, le tout emmêlé dans l’alcool et le surgissement des souvenirs.
Emily L. met en scène l’écrivain et son amant, promenant leurs pas autour de Quillebeuf, petit port posé sur la Seine, le temps de l’été. Là, ils passent de nombreuses heures au Café de la Marine, où ils observent un autre couple, le Captain et sa femme, deux anglais échoués ici, perdus entre l’attente, le silence, la folie, et leurs souvenirs.
Duras construit son livre sur deux plans : d’abord, elle-même, accompagnée de son amant. Ils discutent de leur amour enfui, passé, toujours avec ces phrases énigmatiques, sibyllines, chères à Duras. Ils parlent de l’écriture, aussi, de sa nécessité. De la construction possible d’une histoire, de leur histoire. Ces passages là se rapprochent plus des textes autobiographiques de Duras, comme l’Eté 80 ou Yann Andréa Steiner. Elle se perd dans un questionnement sans fin, peu clair, et à qui la première personne fait perdre un peu de sa force. On est loin de Détruire, dit-elle ou de L’amour. Les dialogues sont un peu trop présents. Bref, ces parties ne sont pas ce qui donne au texte son intérêt majeur.
Le second plan de ce livre, qui n’est pas totalement indépendant du premier, puisqu’il s’agit ici aussi d’une histoire d’amour, d’un dialogue entre amants, présente le couple de marins anglais accoudés au comptoir, lui et sa Pilsen Noire, elle et son verre de bourbon. En les observant, la narratrice retrace leur histoire, leur jeunesse, la femme poète, l’homme et son incompréhension, là où se dessinent un drame, une passion. On retrouve ici le style durassien, fort, éloquent et à la fois quasiment muet, laissant planer le doute, mais retraçant avec précision le destin de cette femme devenue ce corps en haillons abimé par l’alcool. L’histoire de pertes successives, les poèmes, l’enfant, le chien, jusqu’à l’abandon complet, le moment où elle ne regarde plus que vers le sol.
C’est le personnage de cette femme, l’histoire de ce couple, qui porte très largement le livre. Emily L., fidèle à l’idée de la femme chez Duras, fait penser à la clocharde du Camion, aussi bien qu’à la jeune femme du Marin de Gibraltar, mais de nombreuses années après, dans la vieillesse.

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