
Editions de Minuit – 2010 – 271 pages
Mais rien. Rien. Mon beau géant ne trouve rien. Il explore les voies lactées, les amas globulaires, il s’égare dans les systèmes solaires de seconde zone et se laisse parfois berner par un météore en fusion ou quelque comète clignotante. Calmar est un monstre crédule, si sensible. Il veut tellement bien faire, accomplir ce que j’attends de lui et débusquer pour nous le ramener Ilinuk le Brave dans la poussière stellaire. Parfois, une ombre ou une nuée cendreuse affole tous ses cadrans, ses sirènes, je donne l’alerte, nous accourons pour assister à l’évaporation du fantôme dans la nuit infinie du ciel.
p. 235
Pour son dernier livre, Eric Chevillard livre une chronique peu ordinaire. Il propose un voyage au cœur de Choir, lieu sombre, île glauque où les habitants se détestent, et n’aspirent qu’à une seule chose, fuir de cette île, la faire disparaitre, et disparaitre avec.
Choir est caractérisé par une excellente maîtrise du langage, qui impressionne aussi bien par son côté brillant que par son endurance tout au long des quelques trois cent pages du livre. Chevillard gère son sujet de main de maître, alternant les discours de manière régulière. Il y a d’abord la chronique elle-même, la description minutieuse de la vie sur l’île, de la cruauté des habitants, de leur violence, de leur saleté, en bref, de tout ce qui fait l’antithèse de l’image de la société parfaite –et ne pas entendre ici de celle de la société tout court…-, le déroulement successif des stratagèmes destinés à user l’île, à la détruire, à en détruire ses habitants, stratagèmes sans cesse voués à l’échec, détournés, si bien qu’ils en arrivent à se contredire eux-mêmes, et qu’il est difficile, voir impossible, de se représenter vraiment l’île. Le narrateur raconte comme s’il parlait à quelqu’un qui sait déjà, mais cela ne l’empêche pas de rentrer dans les détails, avec toujours le même jugement, la même finalité : la destruction, la mort, le morbide, la fin impossible à atteindre. Dans un deuxième temps s’intercalent des morceaux de ce qui pourrait être assimilé à la poésie de Choir, sous forme d’imprécations, de prière, de cri de désespoir (« gloire gloire / gloire éternelle à Choir / pour qui inventera / l’arrachoir ! » p.152), qui stylistiquement se rapprochent plutôt d’une forme de jeu, flirtant avec les clichés (ou plutôt les contre-clichés) de manière peu attrayante, souvent suivis d’une lamentation à l’intention d’Ilinuk le Polydactyle, celui qui, selon la légende, réussi à s’extraire du sol de Choir à l’aide d’une fusée. Enfin, la dernière partie de cette trilogie incessante qui rythme l’ensemble du livre, c’est le récit de Yoakam, l’histoire d’Ilinuk, que tous écoutent avec attention.
Réussite technique, donc, qui ne manque pas de rappeler certains schèmes beckettiens, le tout enveloppé dans une écriture de la répétition. Seulement, le problème, c’est qu’à moins d’être adepte de la masturbation stylistique, il ne reste pas grand-chose au lecteur. Les cents premières pages sont surprenantes, intéressantes, elles emmènent dans un monde étrange et bien fait, soit entendu bien présenté, gênant dans ses habitus sévères et violents, mais une fois passée la surprise, le dégoût, la gêne, que reste-t-il pour les quelques deux cent pages qui restent ? Le côté embrouillé prend le dessus, dans des descriptions qui ne laissent finalement que peu de place à l’image, si bien que ne reste plus que la litanie flottante des mots, des expressions brillantes qui se suivent les unes les autres, où manque l’aération nécessaire que demanderait tant de virtuosité. On dirait du Paganini, alors que cela aurait pu ressembler à du Beethoven. C’est dommage.
Le problème, précisons-le, ne vient pas du manque total de trame évènementielle. Depuis longtemps il est acquis que là n’est pas l’essentiel du roman, ou du moins que cela n’est plus un passage obligé pour l’écrivain. Depuis Beckett, justement, Duras et les autres, ce genre littéraire basé sur un principe de thème et variation a de quoi s’épanouir. Seulement, ce qui finalement reste le reproche principal fait à ce livre, la capacité d’écrire dans ce style ne devrait pas donner la licence à l’auteur de se désintéresser totalement du lecteur. La même chose peut être reprochée aux derniers ouvrages de Beckett ou de Sarraute, qui laissent le lecteur non initié un peu pantois. Seulement ces livres étaient court, concis dans leur complexité, et même, ils ne s’adressaient justement pas aux lecteurs non-initiés, ils voulaient instaurer un nouveau lien vers le langage, cela se rapprochait presque plus de l’essai littéraire que du roman à proprement parler. Ce qui ne paraît pas être le cas de Choir, arrivé trop tard.
Encensé par la critique, ce livre m’a fortement déçue. Au point même de me décourager de tenter, un jour, de lire un autre livre du même auteur.