mardi 29 juin 2010

Le Démon de la Théorie - Antoine Compagnon

Seuil – 2001 – 338 pages

Ce livre n’est pas un livre de fiction. Il s’agit d’un tour d’horizon de la critique littéraire depuis les grecs jusqu’à Barthes et les années 70-80. Compagnon, professeur à la Sorbonne et à Columbia (New-York) livre ici une étude en sept parties des différents points visés par la critique littéraire.

Refusant le traité historique, accessible uniquement à ceux pour qui le vocabulaire spécifique du critique ne pose pas de problème, Compagnon propose au contraire à tous, même à ceux qui n’y connaissent, de prime abord, pas grand-chose, une série d’explications par thème où il passe en revue les différents courant, les mets en perspective, les dépasse.

Très clair, facile à lire, peu rébarbatif, ce livre comporte cela dit deux défauts, qui apparaissent après sa lecture, et ne sont pas forcément imputables à Compagnon. D’abord, le choix de traiter de la critique littéraire par thème amène qu’après coup, il est difficile pour le néophyte d’avoir une image claire de qui a dit quoi. L’information est plutôt livrée de manière à pouvoir répondre à la question « qu’est-ce qui a été dit sur quoi ? ». Cela dit, on voit difficilement comment il aurait pu être possible de passer en revu les différents courants sans procéder de la sorte. Ensuite, Compagnon a tendance à systématiquement finir par opter pour une position médiane, proche du « rien n’est entièrement vrai, rien n’est entièrement faux », qu’il justifie d’ailleurs dans la conclusion, expliquant la difficulté pour le lecteur de se situer au milieu des querelles de critiques. Le défaut ne vient donc peut-être pas du livre de Compagnon, mais plutôt de la critique littéraire elle-même : on ne peut s’empêcher de se demander, à la fin, mais à quoi tout cela sert-il s’il n’y a jamais de vraie réponse ?

Un excellent livre cependant pour ceux qui veulent entrer dans le monde de la critique littéraire, sans forcément commencer directement par lire Barthes ou Riffaterre dans le texte !

vendredi 25 juin 2010

Choir - Eric Chevillard

Editions de Minuit – 2010 – 271 pages

Mais rien. Rien. Mon beau géant ne trouve rien. Il explore les voies lactées, les amas globulaires, il s’égare dans les systèmes solaires de seconde zone et se laisse parfois berner par un météore en fusion ou quelque comète clignotante. Calmar est un monstre crédule, si sensible. Il veut tellement bien faire, accomplir ce que j’attends de lui et débusquer pour nous le ramener Ilinuk le Brave dans la poussière stellaire. Parfois, une ombre ou une nuée cendreuse affole tous ses cadrans, ses sirènes, je donne l’alerte, nous accourons pour assister à l’évaporation du fantôme dans la nuit infinie du ciel.
p. 235

Pour son dernier livre, Eric Chevillard livre une chronique peu ordinaire. Il propose un voyage au cœur de Choir, lieu sombre, île glauque où les habitants se détestent, et n’aspirent qu’à une seule chose, fuir de cette île, la faire disparaitre, et disparaitre avec.

Choir est caractérisé par une excellente maîtrise du langage, qui impressionne aussi bien par son côté brillant que par son endurance tout au long des quelques trois cent pages du livre. Chevillard gère son sujet de main de maître, alternant les discours de manière régulière. Il y a d’abord la chronique elle-même, la description minutieuse de la vie sur l’île, de la cruauté des habitants, de leur violence, de leur saleté, en bref, de tout ce qui fait l’antithèse de l’image de la société parfaite –et ne pas entendre ici de celle de la société tout court…-, le déroulement successif des stratagèmes destinés à user l’île, à la détruire, à en détruire ses habitants, stratagèmes sans cesse voués à l’échec, détournés, si bien qu’ils en arrivent à se contredire eux-mêmes, et qu’il est difficile, voir impossible, de se représenter vraiment l’île. Le narrateur raconte comme s’il parlait à quelqu’un qui sait déjà, mais cela ne l’empêche pas de rentrer dans les détails, avec toujours le même jugement, la même finalité : la destruction, la mort, le morbide, la fin impossible à atteindre. Dans un deuxième temps s’intercalent des morceaux de ce qui pourrait être assimilé à la poésie de Choir, sous forme d’imprécations, de prière, de cri de désespoir (« gloire gloire / gloire éternelle à Choir / pour qui inventera / l’arrachoir ! » p.152), qui stylistiquement se rapprochent plutôt d’une forme de jeu, flirtant avec les clichés (ou plutôt les contre-clichés) de manière peu attrayante, souvent suivis d’une lamentation à l’intention d’Ilinuk le Polydactyle, celui qui, selon la légende, réussi à s’extraire du sol de Choir à l’aide d’une fusée. Enfin, la dernière partie de cette trilogie incessante qui rythme l’ensemble du livre, c’est le récit de Yoakam, l’histoire d’Ilinuk, que tous écoutent avec attention.

Réussite technique, donc, qui ne manque pas de rappeler certains schèmes beckettiens, le tout enveloppé dans une écriture de la répétition. Seulement, le problème, c’est qu’à moins d’être adepte de la masturbation stylistique, il ne reste pas grand-chose au lecteur. Les cents premières pages sont surprenantes, intéressantes, elles emmènent dans un monde étrange et bien fait, soit entendu bien présenté, gênant dans ses habitus sévères et violents, mais une fois passée la surprise, le dégoût, la gêne, que reste-t-il pour les quelques deux cent pages qui restent ? Le côté embrouillé prend le dessus, dans des descriptions qui ne laissent finalement que peu de place à l’image, si bien que ne reste plus que la litanie flottante des mots, des expressions brillantes qui se suivent les unes les autres, où manque l’aération nécessaire que demanderait tant de virtuosité. On dirait du Paganini, alors que cela aurait pu ressembler à du Beethoven. C’est dommage.

Le problème, précisons-le, ne vient pas du manque total de trame évènementielle. Depuis longtemps il est acquis que là n’est pas l’essentiel du roman, ou du moins que cela n’est plus un passage obligé pour l’écrivain. Depuis Beckett, justement, Duras et les autres, ce genre littéraire basé sur un principe de thème et variation a de quoi s’épanouir. Seulement, ce qui finalement reste le reproche principal fait à ce livre, la capacité d’écrire dans ce style ne devrait pas donner la licence à l’auteur de se désintéresser totalement du lecteur. La même chose peut être reprochée aux derniers ouvrages de Beckett ou de Sarraute, qui laissent le lecteur non initié un peu pantois. Seulement ces livres étaient court, concis dans leur complexité, et même, ils ne s’adressaient justement pas aux lecteurs non-initiés, ils voulaient instaurer un nouveau lien vers le langage, cela se rapprochait presque plus de l’essai littéraire que du roman à proprement parler. Ce qui ne paraît pas être le cas de Choir, arrivé trop tard.

Encensé par la critique, ce livre m’a fortement déçue. Au point même de me décourager de tenter, un jour, de lire un autre livre du même auteur.

mardi 22 juin 2010

Le Papillon de Siam - Maxence Fermine

Albin Michel – 2010 – 155 pages

Aux premiers jours de septembre 1858, le navire parvient enfin à destination. Bangkok et son archipel d’îlots, ses murs de pierre chauffées au soleil, ses maisons et ses boutiques flottantes, ses jardins et sa végétation tropicale, ses palais royaux et sa vie lacustre qui en font, comme le diront plus tard d’autres voyageurs, la Venise de l’Orient.
p. 73

Pour son dernier livre, Maxence Fermine, auteur découvert avec Neige et Le Violon noir, s’inspire de la biographie d’un explorateur oublié de l’histoire, Henri Mouhot, parti au Siam à la recherche d’un papillon, à la place duquel il trouvera les ruines de la ville d’Angkor.

Dès le début, l’utilisation du présent met le lecteur mal à l’aise, sans trop comprendre pourquoi. De fait, le livre est parcouru par une mauvaise gestion des temps, où le passé et le présent cohabitent malhabilement. Il est difficile de rentrer dans le livre, et lorsqu’il semble qu’on puisse y arriver, Fermine assène une leçon d’histoire, comme par exemple sur l’invention de l’appareil photo, qui arrive un peu comme un cheveu sur la soupe : « Daguerre. Magie de l’histoire ou histoire de la magie. Tout est lié et tout se rejoint. On n’est pas loin du musée Grévin, de son Palais des Mirages, de jean-Robert Houdin et de tous les grands illusionnistes de cette époque fertile en génies qui, par leurs incessants travaux, allaient révolutionner le monde en emprisonnant le réel dans une petite chambre noire » (p.44). Certes, mais cela casse le rythme qui déjà a du mal à se mettre en place de manière efficace.

Le personnage principal possède une certaine épaisseur, mais est antipathique, en particulier dans sa relation avec les autres, dans des dialogues assez secs, et le lecteur a du mal à s’identifier à sa quête. Si dans Neige et le Violon Noir, Fermine a réussi à faire de la prose poétique efficace, il ne se laisse pas l’espace suffisant dans son dernier livre, et n’arrive finalement qu’à tomber dans des phrases rendues clichées par leur manque de développement.

Au final, un livre qui déçoit dès les premières pages.

dimanche 13 juin 2010

Terrasse à Rome - Pascal Quignard

Editions Gallimard nrf – 2000 – 168 pages
(existe en poche)

Les hommes désespérés vivent dans des angles. Tous les hommes amoureux vivent dans des angles. Tous les lecteurs des livres vivent dans des angles. Les hommes désespérés vivent accrochés dans l’espace à la manière des figures qui sont peintes sur les murs, ne respirant pas, sans parler, n’écoutant personne.
p. 10

On ne présente plus Pascal Quignard, auteur de Tous les matins du monde ou Villa Amalia. Terrasse à Rome raconte l’histoire d’un graveur au XVIIème, blessé au visage après que le futur mari de son premier amour l’ait agressé avec de l’eau-forte. Défiguré, il passera le reste de sa vie à vivre du souvenir de celle qu’il a aimé, réfugié dans son art de graveur.

Ce livre possède une voix très particulière, qui oscille entre minimalisme, poésie et compte-rendu. Quignard jongle avec les points de vue, choisissant la voix du graveur, les discours rapportés de ses amis, des ouï-dire perdus, des discussions, des descriptions… Cependant, l’unité du livre est respectée par cette impression de lointain, de recul vis-à-vis de l’histoire, une distanciation que certains taxeront d’indifférence, de froideur. Pourtant, il n’en est rien. Cette distance est juste suffisante pour transformer le livre en tableau, en gravure. Quignard réussit à s’identifier à l’art de son personnage au travers d’un style très pauvre en couleurs, très descriptif, et très peu analytique. De fait Meaume ne cherche plus à analyser, il sait qu’il a perdu l’amour de sa vie et qu’il ne le retrouvera pas. Il se consacre donc entièrement à l’observation et au rendu du monde qui l’entoure. La froideur du livre est aussi celle du personnage qui n’attend plus rien de ses relations sociales.

Ce livre est aussi un témoignage du XVIIème siècle et de l’art de la gravure. C’est peut-être le point négatif à soulever : les descriptions et explications techniques sont parfois fastidieuses et perdent le lecteur néophyte, et finalement la froideur qui jusque là produisait un effet stylistique agréable, comme une sorte de repos calme, devient ennuyeuse. Il n’est pas toujours aisé de raccrocher les wagons derrière et de reprendre la lecture. Aussi faut-il un peu de détermination pour ne pas abandonner le livre dans ses premiers chapitres, dès que l’histoire d’amour, si l’on peut l’appeler comme ça, est révolue et qu’il semble pour le lecteur que dorénavant, il n’aura plus droit qu’à des noms d’artistes et des explications techniques. Ce n’est pas totalement le cas, et c’est une bonne raison pour persévérer.

Finalement, ce qui ressort de cette lecture, c’est cette capacité qu’à Quignard de créer un paysage, un tableau par l’écriture, le tout dans le silence –ce silence même qui peut lui être reproché dans son ouvrage Tous les matins du monde, où, bien qu’il traite de la musique, le livre reste silencieux. Dans le cas de Terrasse à Rome, ce silence de l’homme damné et défiguré n’est pas le moins du monde déplacé. Au contraire, c’est comme un instant de repos où la souffrance de l’être loin de celle qu’il aime se transforme en une sorte de sérénité face aux aléas du monde extérieur.

samedi 12 juin 2010

La Faculté des Rêves - Sara Stridsberg

La Cosmopolite, Stock – 2009 – 399 pages

La cabine téléphonique s’est à nouveau couverte de buée, le campus s’est transmuté en un lac d’abandon et de pluie. Les autres étudiantes sont reparties avec leur papa dans leurs banlieues, il ne reste que la pluie qui goutte dans tes cheveux quand tu tentes de téléphoner à Dorothy. Des sonneries sonores noires comme la suie et esseulées traversent les paysages de sable.
p. 168

Pour son premier livre édité en France, Sara Stridsberg, auteur suédoise, nous livre un exercice à couper le souffle. Née en 1972, elle a déjà publié un premier roman en Suède, ainsi que des pièces de théâtres. Elle décide, dans La Faculté des Rêves, de reprendre à son compte l’histoire de Valérie Solanas, figure extrémiste du féminisme des années 60-70 aux Etats-Unis, auteur du SCUM Manifesto qui prônait la destruction totale du genre masculin, et connue pour être celle qui tenta d’assassiner Andy Warhol en 1968, et y échoua de peu.

Sara Stridsberg prévient le lecteur d’emblée, ce livre n’a rien d’une biographie. Les personnages doivent-être considérés comme fictifs, y compris Valérie Solanas ou Andy Warhol. Une fois réglé ce point, il ne reste plus qu’à plonger avec délices dans une écriture éclatée, rapide, essoufflée, tout en étant poétique, crue, et pourtant réglée au centimètre près. C’est dans ce qui pourrait être contradictoire et ne l’est pas que se déroule l’obsession de ce livre ; car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’une obsession qui va grandissante au fur et à mesure que défilent les pages.

La construction est linéaire sans l’être, la chronologie en tant que telle étant présentée entre de nombreux passages d’anticipations ; la vie de Solanas se déroule au même rythme que sa mort dans la chambre d’hôtel, qui est d’ailleurs la première scène du livre. Le point de vue interne, couplé à une narration à la seconde personne du singulier, domine l’ouvrage dans sa partie linéaire. Entre se trouvent des listes alphabétiques à thème, des conversations entre la narratrice et Valérie Solanas… Le style cru et riche, violent, prend le temps de développer des descriptions où domine une sorte de poésie qui ne dit pas son nom, et la voix qui tient le tout garde une homogénéité appréciable.

Ce qui marque surtout, ce sont les dialogues, que Sara Stridsberg, habituée du théâtre, conduit d’une main de maître. Les tirades de Valérie Solanas sont comme des fusées dans la nuit noire. Les autres personnages, vus au travers de Valérie elle-même, sont loin de rester de second plan, et Stridsberg réussi à leur donner en peu de mots une épaisseur remarquable.

L’ensemble fini par faire adhérer le lecteur au destin de cette femme-fiction hors du commun, hors du temps, hors de la logique du monde dans lequel elle vit. Jusqu’à faire oublier ses idées extrémistes, de supprimer l’ensemble des hommes sur Terre –dans le SCUM Manifesto- ou être de son côté lorsqu’elle tente d’assassiner Andy Warhol, qui, soit dit en passant, n’est pas épargné dans le livre.

La question qui reste en suspens est la suivante : cette écriture de la folie, ou en tout cas du décalage, puisque Solanas ne cesse de répéter qu’elle n’est pas folle –« souviens-toi que je suis la seule femme ici qui ne soit pas folle » (p. 97 par exemple, mais la phrase revient régulièrement)- et que Sara Stridsberg elle-même a déclaré ne pas la croire folle, cette écriture, donc, est-elle celle de Stridsberg ou celle de Valérie ? En d’autres termes, cette fulgurance est-elle propre au travail de l’auteur face au sujet, ou à l’auteur lui-même ? La faculté des rêves est le seul roman de Stridsberg édité en français à ce jour, ce qui ne permet donc pas de répondre à cette question. Si cette violence, cette rage, cette fureur sont propres à Valérie, alors il n’y a pas de doutes, on entendra parler de Stridsberg. Un jeune auteur à surveiller en tout cas.