
Editions Gallimard nrf – 2000 – 168 pages
(existe en poche)
Les hommes désespérés vivent dans des angles. Tous les hommes amoureux vivent dans des angles. Tous les lecteurs des livres vivent dans des angles. Les hommes désespérés vivent accrochés dans l’espace à la manière des figures qui sont peintes sur les murs, ne respirant pas, sans parler, n’écoutant personne.
p. 10
On ne présente plus Pascal Quignard, auteur de Tous les matins du monde ou Villa Amalia. Terrasse à Rome raconte l’histoire d’un graveur au XVIIème, blessé au visage après que le futur mari de son premier amour l’ait agressé avec de l’eau-forte. Défiguré, il passera le reste de sa vie à vivre du souvenir de celle qu’il a aimé, réfugié dans son art de graveur.
Ce livre possède une voix très particulière, qui oscille entre minimalisme, poésie et compte-rendu. Quignard jongle avec les points de vue, choisissant la voix du graveur, les discours rapportés de ses amis, des ouï-dire perdus, des discussions, des descriptions… Cependant, l’unité du livre est respectée par cette impression de lointain, de recul vis-à-vis de l’histoire, une distanciation que certains taxeront d’indifférence, de froideur. Pourtant, il n’en est rien. Cette distance est juste suffisante pour transformer le livre en tableau, en gravure. Quignard réussit à s’identifier à l’art de son personnage au travers d’un style très pauvre en couleurs, très descriptif, et très peu analytique. De fait Meaume ne cherche plus à analyser, il sait qu’il a perdu l’amour de sa vie et qu’il ne le retrouvera pas. Il se consacre donc entièrement à l’observation et au rendu du monde qui l’entoure. La froideur du livre est aussi celle du personnage qui n’attend plus rien de ses relations sociales.
Ce livre est aussi un témoignage du XVIIème siècle et de l’art de la gravure. C’est peut-être le point négatif à soulever : les descriptions et explications techniques sont parfois fastidieuses et perdent le lecteur néophyte, et finalement la froideur qui jusque là produisait un effet stylistique agréable, comme une sorte de repos calme, devient ennuyeuse. Il n’est pas toujours aisé de raccrocher les wagons derrière et de reprendre la lecture. Aussi faut-il un peu de détermination pour ne pas abandonner le livre dans ses premiers chapitres, dès que l’histoire d’amour, si l’on peut l’appeler comme ça, est révolue et qu’il semble pour le lecteur que dorénavant, il n’aura plus droit qu’à des noms d’artistes et des explications techniques. Ce n’est pas totalement le cas, et c’est une bonne raison pour persévérer.
Finalement, ce qui ressort de cette lecture, c’est cette capacité qu’à Quignard de créer un paysage, un tableau par l’écriture, le tout dans le silence –ce silence même qui peut lui être reproché dans son ouvrage Tous les matins du monde, où, bien qu’il traite de la musique, le livre reste silencieux. Dans le cas de Terrasse à Rome, ce silence de l’homme damné et défiguré n’est pas le moins du monde déplacé. Au contraire, c’est comme un instant de repos où la souffrance de l’être loin de celle qu’il aime se transforme en une sorte de sérénité face aux aléas du monde extérieur.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire