dimanche 6 novembre 2011

Le Système Victoria - Eric Reinhardt

Stock – 522 pages – Août 2011

J’ai préparé pendant trois heures la première phrase que j’ai osé lui dire : Victoria n’est pas une femme qu’un inconnu peut aborder sans qu’elle se sente insultée. L’amorce serait cruciale : je n’aurais que cette seule phrase, et un unique regard, pour obtenir qu’elle me pardonne, et qu’elle s’immobilise.
p. 9

Le problème, avec un livre comme Le Système Victoria, c’est qu’il est difficile de l’aborder d’une manière neutre, et il faut dire que les commentaires de l’auteur sur son œuvre n’y aident pas.

D’entrée de jeu, le décor est planté, pour ne pas dire plantureux. Il sera bien question de l’histoire de David et Victoria, ce qui ne devait être au départ que celle d’une amante d’un soir, et tournera finalement au drame, comme l’indique très vite Reinhardt, distillant les informations à rebours afin d’entretenir le suspens.

Le style, mené par l’emploi de la première personne sur le ton de la confession, est fluide et simple, largement introspectif, légèrement facile, sans pour autant que cela ne choque. Le personnage principal, David, se raconte sans détours, mêlant détails crus et longues interrogations existentielles, pratiquant régulièrement l’analyse rétrospective. Le suspens, bien que n’étant pas l’élément moteur du récit, est bien dosé, et le rythme, sans surprendre outre mesure, permet au lecteur d’entrer dans le livre.

Reste le fond de l’histoire, et ce qui semble être la plus grande faiblesse du livre participe à une impression de flou constant. Il s’agit en effet des dialogues, lieu où se concentre l’opposition entre les deux personnages, chacun représentant une vision de la société : d’un côté la France d’en bas –qui est en fait un architecte chef de chantier, donc pas si bas que ça- et de l’autre la domination économique mondiale –en l’occurrence la DRH d’une multinationale, oui, là, pas de soucis pour le côté net de son positionnement politique. Malheureusement, le débat est creux, les arguments faciles et ressassés, et surtout, les dialogues manquent cruellement d’énergie –là où elle est plus que présente dans les scènes d’amour charnel.

Résultat, il ne semble pas idiot de se demander d’une part, s’il ne s’agit pas là de la réalisation pure et simple d’un fantasme masculin visant la femme de pouvoir sexuellement débridée, d’autre part, si la confrontation idéologique n’est pas un pur argument de vente –après tout, le sujet est très tendance. La femme de pouvoir n’est finalement pas si forte que cela, l’homme de la plèbe pas si impuissant face à elle. A la fin, tout va bien, le rôle de la romantique retombe bien du côté féminin et le lecteur peut être rassuré, même lorsqu’elles donnent l’impression d’être au-dessus de tout, les femmes sont bien des êtres plus sensibles que les hommes.

Cette vision est malgré tout légèrement tranchée, et le livre a pour lui de ne pas être cliché de manière aussi directe. Les esprits méticuleux ne manqueront pas de relever la présence forte du chantier que gère David, et qui relaye bien mieux les abus des patrons sur les ouvriers que ses pâles débats avec Victoria ; ni que le plus intéressant reste peut-être la façon qu’a David de vivre son fantasme, aveugle, enfermé dans la vision clichée de la femme de pouvoir.

vendredi 30 septembre 2011

Sur la Route - Addendum

En relisant cet article, je réalise à quel point c’est occulter toute une partie de l’œuvre. En effet, c’est passer à côté de l’aspect psychologique (philosophique ?) du personnage. Vu sous cet angle, fuite en avant, désir d’éternité, recherche mystique, la singularité temporelle de l’œuvre prend tout son relief. En effet, si le rapport homme/société semble se replier sur lui-même, ce que l’homme en tant qu’être pensant recherche, ou, du moins, la forme sous laquelle il le recherche, semble quant à elle avoir très nettement évolué –si l’on continue de considérer cette œuvre non pas d’un point de vue intime, mais comme la tentative de replacer dans un contexte contemporain une œuvre moderne. Sur la Route ne peut pas être considéré comme représentatif d’une sorte de mode qui consisterait à s’échapper du conformisme et vivre pleinement sa liberté, à la recherche d’une expérience mystique, puisque c’est ce livre lui-même qui a lancé les prémisses de cette mode. Kerouac rejetait d’ailleurs cela qu’il qualifiait d’allant contre le mode de vie qu’il avait voulu décrire. Cependant, reste tout de même qu’avec la distance des années, et avec la distanciation d’une génération née après ce chamboulement, la sensation provoquée par ce mode de vie a réuni l’ensemble de ses symboles dans une idée plus ou moins vague que Sur La Route clarifie à la fois qu’elle en définit un peu plus les frontières –et l’éloigne. Il faudrait alors cette fois-ci enfin prendre ses distances d’un phénomène ancré dans notre imaginaire de manière imprécise –voire impropre- pour recentré notre observation sur ce que ressent le personnage lui-même. Ce genre d’étude doit forcément exister, mais il n’est peut-être pas utile de s’y référer. On touche bien cette fois-ci au caractère intime de la lecture, aux liens que fera le lecteur de sa propre vie, de ses propres incertitudes et questionnements, avec le fourmillement intellectuel de Kerouac. Ce qui est sûr, c’est qu’à ce propos, Sal Paradise ne nous laisse pas indifférent et que sa lecture du monde ne peut pas nous faire de mal, depuis nos canapés confortables et derrières nos doubles vitrages où se reflètent les images de la télévision.

Sur la Route - Jack Kerouac

Folio – 544 pages – Ecrit en 1957

Comment lire Kerouac quand on a vingt-cinq ans dans la France de 2011 ? Il est certain que beaucoup de choses ont étés dites sur ce livre, d’analyses livrées, ce qui pousse à adopter un point de vue plus personnel, ancré dans son temps et son contexte social, pour tenter de mesurer l’impact que peut encore avoir un tel livre sur une génération qui a grandit avec son héritage, dans une société dont les fondamentaux ont subit une véritable mutation depuis qu’il a été écrit.

Ce qui frappe d’abord, c’est justement le décalage entre le monde dans lequel évolue Sal Paradise et le nôtre. Est-il vraiment possible aujourd’hui de se lancer dans une telle odyssée avec si peu de moyens ? Les codes ont changé, la valeur marchande des biens aussi –le prix d’une nuit dans un hôtel, même miteux, ou encore le prix de l’essence. Il s’agit ici d’un double décalage. Temporel, bien sûr, mais aussi géographique, car même cinquante ans en arrière, la France n’était pas les Etats-Unis.
Forts de ce truisme, on est entraîné par l’espace nord-américain, les kilomètres engloutis comme de l’eau bue directement au goulot d’une bouteille. L’écriture rapide de Kerouac, ce qu’il appelait sa « prose spontanée », donne au texte un rythme certain, jazzy, et rallonge encore d’autant l’immensité des grandes étendues, tout comme elle démultiplie la folle ambiance des grandes villes la nuit, la musique partout, où les personnages voguent, comme dans un rêve semi-éveillé, d’un point à un autre, se laissant porter par les sons du jazz.

Du rêve donc, de ce qui semble aujourd’hui être comme la représentation de la liberté dans son expression à la fois instable, dangereuse et intense. De l’envie, si l’on pouvait… ou juste de l’admiration face à ce mode de vie si éloigné du nôtre. Bien sûr, il serait possible de se perdre dans les méandres de l’Europe, d’est en ouest, du nord au sud, mais pas de cette façon-là, pas avec cette insouciance. Ce qui frappe alors : combien l’on a perdu en liberté ce qu’on a gagné en confort. Combien la société de consommation, le capitalisme ou prime l’idée de possession nous a sédentarisé. Accorder une valeur aux choses, c’est nous attacher toujours plus à elles. Ce constat est à la fois purement matériel –au prix d’une voiture, on veut la faire durer- et psychologique. Nous sommes aussi bien enchaînés par la valeur marchande des objets, que par l’idée que désobéir aux lois de notre société provoque immédiatement une mise à l’écart de celle-ci beaucoup plus violente qu’à l’époque ou Sal et Dan Moriarty déambulaient dans les rues de Frisco. Impossible de se lancer dans de terribles excès de vitesse sur la route, de ne plus se laver de longs jours durant, dormir dehors, sans se retrouver marginalisé, dans une marge d’autant plus désertique qu’elle ne possède plus ni les possibilités de rebond de l’époque –taux exorbitants du chômage-, ni cette sorte de communauté qui s’organise autour de la pauvreté.

Finalement on se demande, serions-nous prêt à abandonner notre confort pour vivre une aventure comme celle-ci ? Bien sûr certains diront oui, que tout ce qui a été dit est faux et que libre, nous le sommes toujours, à condition de ne plus porter le même regard sur notre société. C’est peut-être ça, le message que ce livre peut nous donner aujourd’hui. Nous montrer que ce mode de vie, qui à l’époque était vécu comme un rejet d’une certaine société conservatrice, le reste aujourd’hui encore. La société a changé, les mœurs ont évolué, elle a accueilli une plus grande diversité d’êtres en son sein. Il reste cependant un point sur lequel elle semble rester la même : il lui faut passer par un stade, long, d’acceptation pour accueillir ce qui ne correspond pas à l’un de ses critères. Sinon, le rejet est immédiat. Se souvenir de ça, c’est une manière de ne pas oublier la force de notre jugement, et son enchevêtrement dans un ensemble de critères bien plus grand que nous.

Vu sous cet angle, il est donc possible de revenir sur la notion de confort. A l’époque de Kerouac, la problématique aurait pu être la même : renoncer à son confort bourgeois pour partir à l’aventure. Certes, mais partir à l’aventure tout de même, car étouffant dans le cadre fermé de la société. Or, c’est cela même qui a changé, cet aspect fermé de la société, repliée sur elle-même et sur un ensemble de valeurs fixes. Sans changer pour autant le rapport qu’elle entretient avec ses propres frontières. S’ouvrir, puis se refermer sur ce que l’on a gagné. C’est un peu ce mouvement qui nous gagne aujourd’hui. Après s’être battus dans l’optique d’un avenir meilleur, notre monde moderne et occidental se referme sur ses désillusions et semble avoir peur de bouger de nouveau, de prendre de nouveau cet élan vers l’inconnu, l’instable. Une façon d’avoir peur d’être libre. Alors il y a cette illusion de changement que nous procure la vitesse (on pense aux travaux de sociologues comme Hartmut Rosa), l’accélération des communications, leur abondance, leur facilité, mais pour finalement rester éternellement au même point, améliorer toujours de peur d’avoir un pas trop grand à franchir pour changer vraiment, en direction d’une rive dont il nous est impossible de voir l’autre côté.

C’est donc là vers un autre débat que nous porte cette œuvre –n’est-ce pas là le propre des grands textes ? Trop vaste pour être abordé ici. Ce qui est sûr, c’est que se pencher sur les déambulations frénétiques dans lesquelles Dean Moriarty entraîne Sal Paradise nous emmènent bien plus loin que l’on pourrait le croire.

vendredi 9 septembre 2011

Purge - Sofi Oksanen

La Cosmopolite - 2011 - 408 pages

Il est bien connu que les prix ne font pas les livres. Lire Purge de Sofi Oksanen implique d'oublier un instant qu'il a gagné à la fois le Prix Femina Etranger et le Prix Fnac.

Ce livre raconte l’histoire de deux destins qui se croisent. D’un côté Aliide, une vieille dame estonienne, accusée part les jeunes de son village d’avoir collaboré avec les communistes, sèche et peu avenante. De l’autre, Zara, une jeune fille qui a fuit Vladivostok, croyant trouver richesse en Allemagne, finalement victime des réseaux de prostitution. Tout commence quand Zara débarque dans le jardin d’Aliide, guidée par une vieille photo que lui a laissé sa grand-mère lorsqu’elle est partie.

Oksanen déroule ensuite son récit, jouant d’un tableau à l’autre, et raconte au lecteur ces deux histoires différentes, ces deux destins tragiques. Les récits s’enlacent, d’une époque à une autre, de manière chaotique, sans aucun équilibre.

L’écriture est fluide et se place bien, le style s’attache à garder une certaine distance vis-à-vis des personnages, même lorsqu’Oksanen rentre dans leurs têtes. Ce qui est frappant, c’est à quel point personne n’est épargné. Difficile de vouloir pardonner à qui que ce soit, sinon peut-être Zara. Oksanen ne semble pas chercher à rendre ses personnages sympathiques, ni à justifier leurs actes. Elle se contente de les raconter, et laisse au lecteur le soin de choisir son camp –ou de rester neutre.

Le principal intérêt du livre tient justement à cela. Le thème ainsi exposé pousse à prendre du recul vis-à-vis de l’Histoire qui ici s’efface complètement face aux drames personnels. Cet aspect des plus intéressant transparait particulièrement chez Aliide, qui à la fois est une victime et un bourreau, mais toujours seule avec elle-même, et le regard des autres forcément dévié, faux. Sans même qu’elle ne cherche, ou n’ait jamais cherché, à se justifier.

Il serait possible de reprocher à Oksanen la multiplicité des scènes crues, et l’éternel mauvais rôle que jouent les hommes, menteurs, violeurs, assassins. Il est vrai que c’est un moyen sûr de gagner un public féminin près à s’agripper à la première occasion de dénoncer leurs confrères et de s’indigner contre la dureté de l’existence féminine. Ce serait malheureusement réducteur, et consisterait à ne vouloir voir dans ce livre que ce que l’on veut. Il semble que le message qu’il porte n’est pas celui-là, mais plutôt celui d’un certain regard sur l’Histoire, sur les actes que celle-ci à provoqué, permis. Surtout, sur l’interprétation d’actes qui auraient aussi eu lieu sans elle, mais d’une manière différente.

Peut-être Purge n’est-il pas, comme le dit Nancy Huston, le seul livre à lire en 2011, mais mérite d’être lu.

mardi 23 août 2011

Maudit soit Dostoïevski - Atiq Rahimi

P.O.L. - 2011 - 320 pages

A peine Rassoul a-t-il levé la hache pour l'abattre sur la tête de la vieille dame que l'histoire de Crime et châtiment lui traverse l'esprit. Elle le foudroie. Ses bras tressaillent ; ses jambes vacillent. Et la hache lui échappe des mains. Elle fend le crâne de la femme, et s'y enfonce.

Maudit soit Dostoïevski commence de fait sur un air de déjà-vu. Rassoul, jeune homme vivant à Kaboul dans les années quatre-vingt dix, tue Nana Alia, vieille femme riche et maquerelle de sa fiancée Souphia, d'un coup de hache ; il panique, s'enfuit sans son butin, et sera hanté à la fois par son crime devenu inutile et par le parallèle avec Dostoïevski, qu'il a lui-même lu lors de ses études en URSS, interrompues par la guerre.

Atiq Rahimi nous emmène ensuite dans un flot ininterrompu d'écriture, si l'on peut dire. Le style est simple, ne s'encombre pas de descriptions inutiles, se contente du bruit des roquettes et de la fumée du haschich pour planter le décor. Ce n'est pas tant l'aspect de Kaboul que ce qui s'y passe qui importe. Le chaos, la recherche d'un instant de lucidité, d'un peu de justice.
Le personnage principal, Rassoul, représente d'un premier abord le parfait anti-héro, égoïste, supérieur, et pourtant incapable de changer quoi que ce soit, caricatural, ou plutôt mélange de plusieurs caricatures, abandonnant à chaque fois au dernier moment le peu de courage lui ayant permit de sortir la tête de l'eau –ou plutôt de la fumée du haschich. Son regard désabusé et décalé permet à l'auteur de livrer sa propre vision de Kaboul, de la religion musulmane, de la justice. Rien ne va comme il faudrait, le corps disparaît, personne ne croit au crime, personne ne veut arrêter Rassoul. Personne ne peut le comprendre, mais il faut dire qu'il n'aide personne à le faire. D'abord parce qu'il perd sa voix, et ne fait rien pour que les gens s'en rendent compte –ce qui instille un sentiment d'énervement assez violent vis-à-vis du personnage complètement hors de toute communication, et semblant prendre plaisir à s'observer lui-même dans cette position mi-snobe mi-hautaine, ensuite parce qu'il choisit explicitement de ne pas se situer sur la même logique. Ignorer la culpabilité qui le ronge, ignorer le chaos qui l'entoure, pour atteindre à une justice plus pure, plus haute. Seulement face à l'échec, il lui faut bien réaliser peu à peu que tout cela n'est que pure fiction, digne d'un livre… d'un Dostoïevski ?

Si le style un peu facile et brutal et le caractère antipathique du héros n'emballent pas d'entrée, la troisième partie du livre relève plutôt l'ensemble. Le lecteur est trimballé d'une logique à l'autre à s'y perdre parfois, et si cela mène souvent à tourner en rond, la fin permet de prendre la distance nécessaire à remarquer qu'il s'agit en fait d'une spirale, surprise plutôt agréable car le lecteur pourrait avoir eu du mal à le croire. Et décrocher.

dimanche 7 août 2011

Claudie Gallay - Dans l'Or du Temps

Editions du Rouergue – 2006 – 317 pages

Sa voix, rauque. Des mots arrachés, à l’état de lambeaux.
La maison, silencieuse. Clémence n’était pas là, sortie sans doute sur le chemin qui mène à la forêt. Le tic-tac de la pendule. La respiration d’Alice.
Ce tic-tac, comme une deuxième respiration.
p. 121

Ecrit entre Seule Venise (2004) et le célèbre et primé Les Déferlantes (2008), Dans l’Or du Temps s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de Claudie Gallay aussi bien par son style que par son sujet. Un jeune homme, la trentaine, rencontre par hasard une vieille femme, Alice, alors qu’il passe ses vacances avec sa femme et ses filles dans leur maison normande. S’installe entre lui et Alice une relation à la fois complice et imprévisible, lorsque celle-ci commence à lui raconter sa vie, son enfance faite de voyages, de la découverte des indiens Hopi d’amérique et de la fréquentation des surréalistes, avec, à leur tête, Breton.

Le schéma de base est bien le même que dans Seule Venise ou Les Déferlantes : un personnage, seul, se questionne sur son existence et rencontre un autre personnage qui fait office de guide. L’originalité du livre est, ici, le choix de se plonger dans la civilisation Hopi au travers des surréalistes et de Breton. Très documentée, la réalité est cependant bien mêlée à la fiction, sans jamais tomber dans le récitatif qui coupe le récit dans son élan.

Cependant, il n’y a ici ni l’intimité brumeuse de Seule Venise, ni l’instensité des Déferlantes. Au lieu de ça, le personnage d’Alice vascille fortement en direction du cliché de la vieille femme qui porte en elle le savoir, à la fois brusque et fragile, et entourée de secret, et le personnage du jeune homme se contente de hocher la tête sans vraiment participer, et de regarder sa vie s’étioler passivement.

Le style quand à lui est sans surprise, toujours le même, et s’il continue de faire mouche, il n’a plus ce caractère rafraichissant. Duras est toujours très présente dans la construction, dans les dialogues surtout. Un regret sur cette manière de faire des phrases toujours très courtes, et de remplacer systématiquement les virgules par un point, et « Et » au début de la phrase suivante.

Abstraction faite de cela, le livre est d’une lecture agréable. Il lui manque malheureusement un peu de profondeur ou d’originalité pour en faire un livre mémorable.

samedi 23 juillet 2011

Rodrigo Fresan - Le Fond du Ciel

Editions du Seuil – 2010 – 300 pages

Rodrigo Fresan, écrivain argentin, à qui l’on doit notamment La Vitesse des Choses et Mantra, propose avec Le Fond Du Ciel un livre polymorphe, à la fois sans frontière et frontalier, assez bien illustré d’ailleurs par l’image choisie sur la couverture de son édition française (Seuil).

L’histoire aurait pu être des plus simples. Deux adolescents, Isaac Goldman et son cousin, Ezra Leventhal, se retrouvent à partager la même chambre. S’en suit la découverte d’une passion commune pour la science-fiction, et leur amour commun pour une jeune fille aux allures parfaites et aux mots étranges. Il serait cependant faux de décrire ainsi ce livre à l’intrigue riche, tout comme il serait hasardeux de vouloir en dire plus.

Si la construction générale est plutôt classique, trois parties correspondant chacune à l’un des personnages, chacune d’entre elles possède une construction propre, un caractère, presque, puisque chacun des personnages choisira une voie, un univers différents. La trame temporelle est bousculée à la manière d’un roman de science fiction, multipliant les références aux grands du genre, comme Philip K. Dick ou Kurt Vonnegut Jr, sans pour autant dérouter complètement le profane. La Terre devient un objet comme un autre, le temps une notion des plus incertaines, et le lecteur est emporté au gré d’évènements qu’il ne peut que reconnaître, comme les attentats du 9/11, les essais de la bombe atomique ou encore la guerre en Irak. Cette notion de recul par rapport au monde est très bien mise ne place, Fresan superposant à cet effet plusieurs techniques, multipliant par exemple les récits de fin du monde ou encore faisant intervenir le point de vue d’extraterrestres observateurs de la Terre.

Le style quant à lui travaille la légèreté, laisse le lecteur en suspension dans l’air, entre deux mondes, entre plusieurs récits sans jamais le forcer à choisir, à se poser. Malheureusement, un des revers de cette recherche dans l’écriture est qu’il faut se faire violence, après quelque pages, pour se détacher de ce style un peu trop appuyé, cherchant un peu trop, dans la première partie surtout, la métaphore qui fera mouche, la phrase qui restera, et prompt dans le même temps à tomber dans le cliché de la phrase emprunte à la fois de sagesse et de recul. Une fois ce petit défaut effacé, focalisant la lecture sur le message et sur le visuel, très présent quoiqu’en filigrane, ne s’imposant jamais, passant au travers des sensations des personnages eux-mêmes, la lecture devient des plus agréables, et le lecteur se laisse emporter loin de son propre monde –ce qui est une des plus belles réussites du livre. Un léger regret persiste également sur les passages où Fresan cite un livre de science-fiction qui relie les trois personnages, à cause principalement de la coupure du style, qui passe du domaine littéraire au domaine de la Sci-Fi, sans transition aucune, brisant légèrement le rythme du roman.

Une lecture finalement des plus plaisantes !