lundi 19 juillet 2010

Emily L. - Marguerite Duras

Editions de Minuit – 1987 – 154 pages
Existe en version de poche aux Editions de Minuit

Elle, la femme du Captain. Elle regarde le sol. Son corps caché est devenu visible. Il est visible qu’il est mortel. Ce corps, il est habillé comme une jeunesse, de nippes usées de la jeunesse, avec, aux doigts, les diamants et l’or des parents du Devon. La mort est à nu sous les robes, la peau, sous les yeux aussi, sous leur regard farouche et pur.
p. 32

Œuvre tardive de Marguerite Duras, on retrouve dans Emily L. tous les thèmes qui lui sont chers : la mer, le port, la passion morte, l’amour, la mort, le tout emmêlé dans l’alcool et le surgissement des souvenirs.

Emily L. met en scène l’écrivain et son amant, promenant leurs pas autour de Quillebeuf, petit port posé sur la Seine, le temps de l’été. Là, ils passent de nombreuses heures au Café de la Marine, où ils observent un autre couple, le Captain et sa femme, deux anglais échoués ici, perdus entre l’attente, le silence, la folie, et leurs souvenirs.

Duras construit son livre sur deux plans : d’abord, elle-même, accompagnée de son amant. Ils discutent de leur amour enfui, passé, toujours avec ces phrases énigmatiques, sibyllines, chères à Duras. Ils parlent de l’écriture, aussi, de sa nécessité. De la construction possible d’une histoire, de leur histoire. Ces passages là se rapprochent plus des textes autobiographiques de Duras, comme l’Eté 80 ou Yann Andréa Steiner. Elle se perd dans un questionnement sans fin, peu clair, et à qui la première personne fait perdre un peu de sa force. On est loin de Détruire, dit-elle ou de L’amour. Les dialogues sont un peu trop présents. Bref, ces parties ne sont pas ce qui donne au texte son intérêt majeur.

Le second plan de ce livre, qui n’est pas totalement indépendant du premier, puisqu’il s’agit ici aussi d’une histoire d’amour, d’un dialogue entre amants, présente le couple de marins anglais accoudés au comptoir, lui et sa Pilsen Noire, elle et son verre de bourbon. En les observant, la narratrice retrace leur histoire, leur jeunesse, la femme poète, l’homme et son incompréhension, là où se dessinent un drame, une passion. On retrouve ici le style durassien, fort, éloquent et à la fois quasiment muet, laissant planer le doute, mais retraçant avec précision le destin de cette femme devenue ce corps en haillons abimé par l’alcool. L’histoire de pertes successives, les poèmes, l’enfant, le chien, jusqu’à l’abandon complet, le moment où elle ne regarde plus que vers le sol.

C’est le personnage de cette femme, l’histoire de ce couple, qui porte très largement le livre. Emily L., fidèle à l’idée de la femme chez Duras, fait penser à la clocharde du Camion, aussi bien qu’à la jeune femme du Marin de Gibraltar, mais de nombreuses années après, dans la vieillesse.

jeudi 8 juillet 2010

Le Jour Avant le Bonheur - Erri de Luca

Gallimard nrf – 2010 – 138 pages

Un air frais monta de l’obscurité et passa sur mes jambes nues sous mon short. Je descendais dans une grotte. La ville a le vide au-dessous d’elle, c’est son appui. A notre masse du dessus correspond autant d’ombre. C’est elle qui porte le corps de la ville.
p. 15

Pour son dernier livre, Erri de Luca emmène à nouveau le lecteur au cœur de sa ville natale, Naples, pour un récit initiatique. Celui de l’adolescence d’un jeune garçon, orphelin, élevé par le concierge d’un immeuble.

Le livre commence sur des nuances très naïves, parfois même trop, où il est regrettable que la poésie semble trop facile, trop clichée. Il est cependant agréable de se plonger à nouveau dans le style fluide, dépouillé, d’Erri de Luca. Ici encore, en reflet de Montedidio, c’est un conte que nous propose l’auteur italien, plus qu’une chronique ou qu’une histoire au sens large du terme. Les mots, même durs, restent légers, et apparaissent aussi vite qu’ils disparaissent au détour d’un rayon de lumière ou d’un coup du vent violent qui s’abat sur la ville.

On pourrait craindre, avec l’arrivée d’Anna, jeune fille mystérieuse que le narrateur observait au travers d’une fenêtre lorsqu’il était jeune, à une répétition du schéma de Montedidio, mais il n’en est rien. Le parcours initiatique est ici plus réaliste, mais aussi plus violent, et finalement la dernière partie du livre est la plus intéressante. Erri de Luca ne le montre pas, mais sa gestion de l’action rapide est excellente. Les dernières phrases emportent le lecteur dans un seul souffle.

Le Jour Avant le Bonheur n’est pas uniquement l’histoire d’un garçon, mais aussi celle de la ville de Naples, qui devient ici un personnage à part entière, aimé comme tel, vécu, surtout, comme tel. Il ne s’agit pas seulement des descriptions de la vie au cœur même de la ville, mais aussi du discours du gardien de l’immeuble qui s’occupe de l’enfant, lorsqu’il lui raconte la guerre de 39-45, le départ des allemands, l’unité des habitants en tant que peuple. C’est vers cette unité là que tend le narrateur, dont les parents ont toujours été l’immeuble, puis la ville.

Pas de surprise donc dans les premières pages de ce livre, où l’on devient homme par l’amour et le sang. Heureusement, la fin relève l’ensemble de façon admirable, et donne tout son sens à cette quête inachevée, comme sait si bien les conter Erri de Luca.

lundi 5 juillet 2010

Assises Internationales du Roman (AIR), Lyon.

Télécharger l’intégralité du Compte-Rendu.

A la suite des 4ème Assises Internationales du Roman (AIR), à Lyon, je publie le compte-rendu des tables rondes auxquelles j’ai assisté.

Je n’étais pas allée aux deux dernières éditions, mais par rapport à la première année de mise en place des Assises, j’ai été étonnée du nombre de personnes venues aux différentes interventions. La qualité des tables rondes auxquelles j’ai participé était assez inégale, et cela en fonction des deux journalistes chargés de la présentation et de la gestion du débat. Souvent, c’est le débat justement qui manquait, les journalistes laissant répondre un intervenant, puis posant une question sans lien à l’intervenant suivant. Bien sûr, quand cela était bien fait, cela permettait de faire varier le débat, là où parfois un seul thème était abordé, qui ne menait pas même à controverse. Cela dit de nombreux intervenants avaient un discours de très bonne qualité, et dans l’ensemble, AIR était réussi.

Pour ce qui est des lectures que j’ai effectué en préparation de AIR, l’aperçu de la littérature contemporaine offert par ces quelques œuvres est assez décevant. Il est intéressant de noter que, quoi qu’en ai dit Norman Rush, pour qui la première personne est en perte de vitesse, tous les livres que j’ai lu étaient écrits à la première personne, justement, à l’exception de La Faculté des Rêves de Stridsberg, et la plupart de ceux que j’ai feuilleté sans les lire aussi. Cela mis à part, il n’y a aucun courant, aucune ligne adoptée par plusieurs écrivains, qui puisse être cité. La plupart citent de temps à autres Barthes ou Deleuze, mais plus souvent encore ils parlent de l’inintérêt de la Théorie Littéraire, qui semble bel et bien enterrée. Au contraire, pour la plupart, le roman est plus libre que jamais, autant dans la forme que dans le fond, et il faut entendre par là que c’est l’écrivain qui est libre de faire ce qu’il veut du roman. Quand au contenu en tant que tel, il semble que la société offre ce qu’il faut de sujets pour s’y tenir, et le travail de recherche est bien plus présent que le travail de fiction, avec plus ou moins de réussite d’ailleurs.

S’il fallait retenir quelques noms de cette édition, dans ce que j’ai lu, je garderais Mauvignier, bien sûr, mais pas besoin de AIR pour cela, et surtout Sara Stridsberg, qui je crois reste ma découverte coup de cœur de l’année. Erri de Luca, aussi, peut-être. Malheureusement, c’est à peu près tout, mais c’est là le lot de la littérature contemporaine : l’Histoire n’est pas encore passée dessus pour faire un grand nettoyage, et qui sait, elle nous réserve sûrement bien des surprises !