Folio – 544 pages – Ecrit en 1957Comment lire Kerouac quand on a vingt-cinq ans dans la France de 2011 ? Il est certain que beaucoup de choses ont étés dites sur ce livre, d’analyses livrées, ce qui pousse à adopter un point de vue plus personnel, ancré dans son temps et son contexte social, pour tenter de mesurer l’impact que peut encore avoir un tel livre sur une génération qui a grandit avec son héritage, dans une société dont les fondamentaux ont subit une véritable mutation depuis qu’il a été écrit.
Ce qui frappe d’abord, c’est justement le décalage entre le monde dans lequel évolue Sal Paradise et le nôtre. Est-il vraiment possible aujourd’hui de se lancer dans une telle odyssée avec si peu de moyens ? Les codes ont changé, la valeur marchande des biens aussi –le prix d’une nuit dans un hôtel, même miteux, ou encore le prix de l’essence. Il s’agit ici d’un double décalage. Temporel, bien sûr, mais aussi géographique, car même cinquante ans en arrière, la France n’était pas les Etats-Unis.
Forts de ce truisme, on est entraîné par l’espace nord-américain, les kilomètres engloutis comme de l’eau bue directement au goulot d’une bouteille. L’écriture rapide de Kerouac, ce qu’il appelait sa « prose spontanée », donne au texte un rythme certain, jazzy, et rallonge encore d’autant l’immensité des grandes étendues, tout comme elle démultiplie la folle ambiance des grandes villes la nuit, la musique partout, où les personnages voguent, comme dans un rêve semi-éveillé, d’un point à un autre, se laissant porter par les sons du jazz.
Du rêve donc, de ce qui semble aujourd’hui être comme la représentation de la liberté dans son expression à la fois instable, dangereuse et intense. De l’envie, si l’on pouvait… ou juste de l’admiration face à ce mode de vie si éloigné du nôtre. Bien sûr, il serait possible de se perdre dans les méandres de l’Europe, d’est en ouest, du nord au sud, mais pas de cette façon-là, pas avec cette insouciance. Ce qui frappe alors : combien l’on a perdu en liberté ce qu’on a gagné en confort. Combien la société de consommation, le capitalisme ou prime l’idée de possession nous a sédentarisé. Accorder une valeur aux choses, c’est nous attacher toujours plus à elles. Ce constat est à la fois purement matériel –au prix d’une voiture, on veut la faire durer- et psychologique. Nous sommes aussi bien enchaînés par la valeur marchande des objets, que par l’idée que désobéir aux lois de notre société provoque immédiatement une mise à l’écart de celle-ci beaucoup plus violente qu’à l’époque ou Sal et Dan Moriarty déambulaient dans les rues de Frisco. Impossible de se lancer dans de terribles excès de vitesse sur la route, de ne plus se laver de longs jours durant, dormir dehors, sans se retrouver marginalisé, dans une marge d’autant plus désertique qu’elle ne possède plus ni les possibilités de rebond de l’époque –taux exorbitants du chômage-, ni cette sorte de communauté qui s’organise autour de la pauvreté.
Finalement on se demande, serions-nous prêt à abandonner notre confort pour vivre une aventure comme celle-ci ? Bien sûr certains diront oui, que tout ce qui a été dit est faux et que libre, nous le sommes toujours, à condition de ne plus porter le même regard sur notre société. C’est peut-être ça, le message que ce livre peut nous donner aujourd’hui. Nous montrer que ce mode de vie, qui à l’époque était vécu comme un rejet d’une certaine société conservatrice, le reste aujourd’hui encore. La société a changé, les mœurs ont évolué, elle a accueilli une plus grande diversité d’êtres en son sein. Il reste cependant un point sur lequel elle semble rester la même : il lui faut passer par un stade, long, d’acceptation pour accueillir ce qui ne correspond pas à l’un de ses critères. Sinon, le rejet est immédiat. Se souvenir de ça, c’est une manière de ne pas oublier la force de notre jugement, et son enchevêtrement dans un ensemble de critères bien plus grand que nous.
Vu sous cet angle, il est donc possible de revenir sur la notion de confort. A l’époque de Kerouac, la problématique aurait pu être la même : renoncer à son confort bourgeois pour partir à l’aventure. Certes, mais partir à l’aventure tout de même, car étouffant dans le cadre fermé de la société. Or, c’est cela même qui a changé, cet aspect fermé de la société, repliée sur elle-même et sur un ensemble de valeurs fixes. Sans changer pour autant le rapport qu’elle entretient avec ses propres frontières. S’ouvrir, puis se refermer sur ce que l’on a gagné. C’est un peu ce mouvement qui nous gagne aujourd’hui. Après s’être battus dans l’optique d’un avenir meilleur, notre monde moderne et occidental se referme sur ses désillusions et semble avoir peur de bouger de nouveau, de prendre de nouveau cet élan vers l’inconnu, l’instable. Une façon d’avoir peur d’être libre. Alors il y a cette illusion de changement que nous procure la vitesse (on pense aux travaux de sociologues comme Hartmut Rosa), l’accélération des communications, leur abondance, leur facilité, mais pour finalement rester éternellement au même point, améliorer toujours de peur d’avoir un pas trop grand à franchir pour changer vraiment, en direction d’une rive dont il nous est impossible de voir l’autre côté.
C’est donc là vers un autre débat que nous porte cette œuvre –n’est-ce pas là le propre des grands textes ? Trop vaste pour être abordé ici. Ce qui est sûr, c’est que se pencher sur les déambulations frénétiques dans lesquelles Dean Moriarty entraîne Sal Paradise nous emmènent bien plus loin que l’on pourrait le croire.

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