
Editions de l’Olivier – 2010 pour la traduction – 298 pages
Le Temps de la Terre est multicolore. Chaque objet, chaque être vivant vit dans son propre temps. Dans sa propre couleur. Le temps des pierres et des montagnes est pourpre foncé. Le temps de la terre noire est orange. […] Et il n’y a que nous, les frères de la Lumière, qui ne possédions pas de couleur terrestre.
p. 291
Vladimir Sorokine, auteur russe, revient sur le devant de la scène littéraire, avec la parution simultanée de deux ouvrages, La voie de Bro et Roman. Le premier s’inscrit dans la continuité de sa trilogie ayant comme fil directeur la glace, et raconte la genèse d’une secte totalitaire, partie à la recherche de ses frères et sœurs qu’il faut réveiller en les frappant sur le sternum d’un coup de marteau taillé dans la glace, issue de la météorite de Toungouska, tombée en Sibérie en 1908.
Si le style d’écriture reste relativement classique tout au long du livre, il n’en est pas moins brillant, le vocabulaire étant choisi avec soin. Les descriptions des grands espaces de la Sibérie nous plongent dans un univers impressionnant, parfois menaçant ; descriptions totalement intégrées au récit, lui conférant une grande fluidité. De plus, on entend une voix particulière, un style qui se maintient tout au long des quelques trois cent pages de ce livre. Le choix du monologue à la première personne se justifie lorsque l’on avance dans l’histoire. En effet, si au départ il n’apporte pas énormément au récit, assez linéaire, dans la ligné de Tolstoï et des grandes fresques historiques sur la vie de la bourgeoisie russe, il permet par la suite, après le basculement du narrateur, lorsque son cœur se « réveille », de prendre un recul considérable sur la population humaine, et de décrire avec un regard extérieur les grands évènements du siècle dernier : les révolutions russes, la montée du nazisme, la Seconde Guerre, la Guerre Froide. C’est un regard sans concession, d’une froide objectivité, que Sorokine porte sur les grandes utopies qui ont porté les foules, et leur échec sanglant.
Surtout, l’utilisation de la première personne nous plonge dans un univers différent du nôtre, alors même qu’il a le nôtre pour décor, où se mêlent histoire, science-fiction, folie. On devient soi-même un membre de la secte des Frères de la Lumière… Un livre agréable et intéressant à lire !
Eh bien, un article qui donne envie de lire ce livre ! D'abord parce que c'est le deuxième article positif de ce blog, et parce qu'il est intriguant: depuis la citation jusqu'à l'article, on se sent interpelé par une sorte de mélange réaliste/fantastique dans la forme de l'écriture... Ca donne envie d'aller voir l'impression qui se dégage de la lecture de La voie de Bro.
RépondreSupprimerAjoutons à cela que Sorokine est à l'honneur au Banquet du Livre de Lagrasse, et ce livre est ajouté à la liste des livres à lire cet été !
Petits addenda à cet article.
RépondreSupprimerSorokine était présent lors des Assises Internationales du Roman à Lyon, lors d'une table ronde qui portait sur le lien entre les oeuvres classiques et le roman moderne. A ce propos, il a insisté sur le fait que pour lui, peut importe la forme, le plus important reste le contenu. Peu importe que l'écrivain copie le style de Tolstoï tant qu'il a quelque chose de neuf à dire dans son livre. Voilà, je pense que cette réflexion de l'auteur est intéressante vis-à-vis de son oeuvre, bien que ce soit une position assez prompte à créer la controverse.
Autre chose, que je n'ai pas noté dans mon commentaire mais qui m'a gêné lors de la lecture de ce livre : l'usage répété des italiques dans le texte. Bien que cela soit effectivement une manière d'appuyer certains mots, Sorokine en use et en abuse, si bien que cela nuit au rythme du récit.
Voilà pour ce que je voulais rajouter.