lundi 31 mai 2010

Des Hommes - Laurent Mauvignier

Les Editions de Minuit – 2009 – 281 pages

Moi, c’était la photo d’Eliane et pour Bernard la carte postale de la Sainte Vierge phosphorescente, les mains jointes et le regard larmoyant, extatique, pendant qu’autour il y avait tout ce silence et ce carnage avec seulement cette saloperie de tortue qui redressait sa tête toute noire et ridée, la tête qui dodelinait, les petits yeux noirs qui clignaient, lumineux comme des yeux de chat la nuit ou des chromes de voiture, l’innocence d’une petite vieille qui traverse un champ de mine sans que rien ne lui pète jamais à la gueule.
p.238

Pour son dernier roman, Laurent Mauvignier plonge dans l’horreur de la guerre d’Algérie au travers des réminiscences des habitants d’un village de la campagne française. L’action se situe une quarantaine d’années après que Bernard et son cousin Rabut soient revenus d’Oran.

Ce livre pose dès les premières lignes la voix très particulière de Mauvignier, celle du monologue intérieur à la première personne du singulier, celle des phrases qui s’enchainent de manière rapide et fluide.

Le monologue intérieur est développé comme une forme de fiction de l’esprit, pour reprendre une expression employée par l’auteur lors des Assises Internationales du Roman 2010 de Lyon. C’est pour lui une façon d’assumer la narration, et le lecteur se trouve enveloppé par un récit rapide, mais surtout, humain. C’est ce qui marque le plus, ce qui rend au roman cette atmosphère si particulière, car le lecteur n’entre pas seulement dans la tête du narrateur, mais il entre dans son monde, dans sa façon de ressentir les choses, d’hésiter, de se tromper, de ne pas trouver les bons mots, de s’énerver… Cette proximité entre le lecteur et le narrateur implique aussi une proximité entre le lecteur et le romancier, à la fois complètement absent, et à la fois présent dans sa manière de présenter le texte. Lorsque le narrateur change, l’écrivain reste.

De fait, le livre possède une unité forte. Les voix et les points de vue s’entremêlent, le narrateur change, raconte lui-même l’histoire d’un autre, si bien qu’il n’est pas toujours évident de savoir qui parle. Cela importe-t-il vraiment ? L’important est de savoir où l’on est, d’où vient l’élan de ces voix qui se succèdent, et ici dès le départ Mauvignier indique clairement la situation, le village, les anciens. Vient ensuite la guerre, mais ensuite seulement, lorsqu’il est possible de comprendre la provenance de ses voix. La guerre et sa violence, crue, elle-même dénuée de sens. Ici Mauvignier réussi en même temps à décrire des scènes d’une violence extrême, chargées d’horreur, sans pour autant tomber dans le gore gratuit, toujours en gardant l’humanité du point de vue. Il est rare, voire très rare, de lire sur ce sujet dont on commence à parler de plus en plus, notamment au cinéma, et la voix de Mauvignier est appréciable dans sa sobriété réaliste, dans la violence des sentiments humains, perdus au milieu d’une situation qui les dépassent.

Ce réalisme est un des atouts forts de ce livre, comme le montre l’extrait proposé en exergue. La mise en parallèle de la tortue noire et la « petite vieille indolente » donne à l’ensemble un relief qui donne sa force au témoignage. Cette juxtaposition de faits simple, simples même dans leur violence, et l’incapacité du lecteur à intervenir, sa position d’observateur passif, voilà qui rend ce livre passionnant, voilà qui fait que le lecteur s’y accroche, comme plongé dans un autre monde, une autre époque.

A lire !

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