mercredi 26 mai 2010

Boualem Sansal - Le Village de l'Allemand (suite)

Dans un post précédant concernant le livre Le Village de l’Allemand de Boualem Sansal, s’est posée la question des intentions de l’auteur vis-à-vis du message qu’il veut faire passer dans son travail. Entre temps, celui-ci a participé à une table ronde le lundi 24 Mai, dans le cadre des Assises Internationales du Roman, lors de laquelle il a apporté certains éléments au débat.

Petit rappel : dans ce livre, il compare l’islamisme au nazisme, le tout par le biais du journal d’un jeune garçon d’origine algérienne et vivant dans la banlieue parisienne, qui découvre, suite au suicide de son frère, que son père, algérien d’origines allemandes, était un ancien SS. Ce livre a porté un débat assez important sur la toile, à cause du rapprochement effectué, et du caractère soi-disant pro-Israël du livre. Le propos ici n’est pas de se situer dans le débat, mais d’étudier le rapport aux idées dans le livre. En effet, le post précédant expliquait que l’ayant lu sans avoir connaissance de ce qu’il y a autour, et sans connaître l’auteur, je n’avais pas trouvé cela si choquant, eu égard au fait que le point de vu était celui d’un jeune garçon impressionnable et sans véritable recul sur les choses. Dans ce cadre là, il est tout à fait possible d’imaginer qu’il effectue un tel rapprochement entre nazisme et islamisme. Seulement, y a-t-il une part cachée dans le livre, c'est-à-dire, l’auteur cherche-t-il à faire passer un message, ou à montrer le point de vue de l’enfant. Dit autrement, l’enfant est-il un prétexte ? Et comment se placer vis-à-vis de cela en tant que lecteur ? Faut-il refuser de lire au travers et trouver l’opinion de l’auteur, ou faut-il se documenter le plus possible pour être sûr de ce qu’on lit ?

Le thème de la conférence était « Du journal intime au roman ». Etaient présents, en plus de Boualem Sansal, Wendy Guerra, Gwenaëlle Aubry et Agata Tuszynska.

Sansal a d’abord expliqué que son choix de la forme du journal intime lui a été dicté par le problème de la légitimité du narrateur, lorsqu’il s’agit de traiter d’un sujet polémique comme celui-là, d’autant plus que dans la culture algérienne, la Shoah est absente. C’est au cours d’un voyage que lui-même a découvert ce « village de l’allemand », dont on lui a raconté l’histoire, et sur lequel il s’est ensuite documenté. Pour lui, le choix de Malik, jeune immigré banlieusard, donnait une « légitimité indiscutable » à son propos. Il était important pour lui de confier la narration à « une victime ». De plus, il a également expliqué que le choix du journal l’obligeait à se retirer du livre en tant qu’auteur, et lui permettait la meilleure objectivité possible. L’auteur, comme médiateur ou acteur caché du livre, n’a pas sa place dans une telle construction. Cela lui a permis de s’interdire des interventions où se poserait son propre jugement. Le livre s’est alors construit « à [son] insu ».

Voilà en quelques phrases ce qu’il a dit sur le sujet. Le lecteur est-il dupé ? Peut-on vraiment croire que le fait d’opter pour le point de vue d’un enfant au travers de son journal oblige à l’objectivité ? Au contraire, il semble justement que l’absence de recul sur la question permette d’exprimer un point de vue plutôt excessif en se lavant les mains, se débarrassant de toute forme de culpabilité puisque l’auteur n’intervient pas. Après tout c’est aussi lui qui choisit le caractère du personnage, il n’est pas possible de dire que l’auteur se laisse porter par le personnage ici, d’autant plus que celui-ci n’a jamais vraiment existé. Lors de ses interventions, le point de vue de l’auteur Sansal est clair : il est identique à celui du narrateur. Où est donc l’objectivité ? De toute façon, un auteur a-t-il à être objectif ? Non, bien sûr, en tout cas il n’en est pas tenu, un auteur est d’abord et par définition libre. Encore faut-il assumer cette liberté.

Ce qui gêne ici, ce n’est pas tant que Sansal n’assume pas son propos, car ce n’est pas le cas, au contraire, mais c’est qu’il tente de nous faire croire qu’il est différent entre son livre et ses mots, ce qui à priori nous parait faux. A la question, le lecteur est-il berné s’il croit l’exagération due au point de vue, la réponse est oui ; mais là encore, il semble que l’auteur ait ce droit. A l’autre question, l’auteur assume-t-il cet état des faits, la réponse est non, et c’est bien dommage.

En conclusion, le lecteur est libre lui aussi d’accepter de se laisser tomber dans le livre sans vouloir connaître la vraie position de l’auteur, et de transcrire celle-ci à partir de ce qu’il a lu –ou de ne pas se poser la question du tout. Reste alors qu’il est difficile de dire « j’aime Boualem Sansal en tant qu’écrivain », car on ne connait que son œuvre, ce qui permettrait à la limite de dire « j’aime les livres de Boualem Sansal », comme on dirait « j’aime le jeu de Tom Cruise », sans pour autant soutenir la cause de la scientologie.

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