
Gallimard Nrf – 2007 – 264 pages
(existe en poche)
Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié. Comme le Soleil évacue son trop plein d’énergie en de fantastiques explosions sporadiques, de temps en temps l’histoire expulse de la haine que l’humanité a accumulée en elle, et ce vent brûlant emporte tout ce qui se trouve sur sa route. Le hasard fera que l’on soit là ou là, abrité ou exposé, d’un côté ou de l’autre du manche.
p. 262
Boualem Sansal est un écrivain algérien de langue française, né dans les années cinquante. Son cinquième livre, Le Village de l’Allemand, censuré en Algérie, raconte l’histoire de deux émigrés algériens qui découvrent, à la mort de leurs parents restés en Algérie, que leur père d’origine allemande n’était autre qu’un officier SS de la Seconde Guerre réfugié en Algérie. Avant d’écrire mon commentaire, je me suis rapidement renseignée sur l’auteur et son œuvre par le biais d’internet. Là, quelle n’a pas été ma surprise de m’apercevoir la grandeur du débat suscité par cet ouvrage, du fait du parallèle qu’il trace entre le nazisme et les islamistes radicaux. Ce qui m’a interpellé, c’est que je n’ai pas été choquée par les propos de ce livre. Pour moi, tout radicalisme quel qu’il soit est condamnable, surtout lorsqu’il s’avère dangereux pour les autres populations. Cela vaut pour le nazisme, bien sûr, mais aussi pour les chrétiens des croisades comme pour les islamistes.
En regardant ce livre sous son aspect polémique, donc, il est vrai que le parallèle effectué est, souvent, exagéré. Il est effectivement violent de comparer une banlieue à un camp de concentration. A vrai dire, lorsqu’on ne connait rien ni de la polémique, ni de l’auteur du livre (je ne connais d’ailleurs toujours pas ses positions politiques), cela peut plutôt être vu sous l’aspect de l’impact que peut avoir la découverte de l’Holocauste, sur l’esprit d’un jeune garçon déboussolé, vivant dans l’espace particulier et violent qu’est celui des banlieues. L’exagération, dans ce sens, parait justifiée justement parce qu’elle ne se voulait pas être un enseignement, mais l’illustration d’une interprétation dans un cas précis.
Il est possible que là n’ait pas été le but de l’auteur. De même pour la question juive. Parler de la Shoah n’est certes plus très original, en tout cas, cela ne signifie pas que l’on soit pro-Israël. De fait, cela soulève la question du rapport de l’auteur à son lecteur. Doit-on se sentir coupable d’avoir aimé un livre qui en fait est si politisé qu’il provoque de nombreux débats ? L’idée de voir le livre comme un objet de manipulation –dont j’aurais été une victime facile- pour les lecteurs non-avertis est dérangeante. Nabokov voulait-il défendre les pédophiles ou montrer leur point de vue ? _Lolita_ est un livre qui rend complètement mal à l’aise, écrit avec brio, mais qui ne permet malgré tout à personne de justifier de tels actes. C’est aussi un message présent dans le livre de Sansal : les bourreaux sont, eux aussi, des hommes, mais cela ne les dédouane pas de la responsabilité de leurs actes, bien au contraire ; leur enlever leur statut d’humains serait une façon de les déculpabiliser. L’humanité est un fardeau que l’on porte à chaque instant.
Que dire si l’auteur effectivement voulait faire passer un message extrémiste à sa façon ? S’il existe dans sa démarche un but démagogique caché, contre l’Algérie, contre la religion musulmane (même si dans le livre la distinction entre elle et sa partie extrémiste existe bien), enfin contre quoi que ce soit qui ne puisse pas être cautionné au regard de la liberté et du respect ? Faut-il condamner l’auteur et son livre ? Il est vrai qu’il y a dedans des passages assez effrayants. Mais je ne me serais jamais arrêtée dessus de façon sérieuse si je n’avais pas connu l’existence de la polémique, et de l’engagement de l’auteur. De même qu’on peut aimer les enregistrements des symphonies de Beethoven dirigées par Karajan avant de savoir qu’il était un sympathisant nazi.
Cela signifie-t-il que l’œuvre se fait en dehors de la volonté de l’écrivain ? C'est-à-dire, qu’il existe deux types d’œuvres, celle que l’écrivain à voulu écrire, qui n’existe pas vraiment, ou pas encore, et celle que lit le lecteur, comme le disait Blanchot, « lire, ce serait donc, non pas écrire à nouveau le livre, mais faire que le livre s’écrive ou soit écrit », en « [annulant] l’auteur » (in L’Espace Littéraire). Dans le cas présent, cela revient également à se demander si l’œuvre doit être lue dans le sens de la vie de l’auteur ou de manière totalement extérieure. La collision entre les deux donne des articles comme celui-ci.
Dans le cas présent, j’en doute bien plus que pour Karajan, dont le métier n’était pas une voie de transmission du nazisme, juste une vitrine dans le cas du chef d’orchestre, mais on ne peut pas dire qu’il existe une interprétation nazie de la neuvième de Beethoven. Lorsqu’il s’agit d’écriture, c’est tout autre chose. Si l’on met en lumière le livre de Sansal avec certains de ses propos, on a surtout l’impression d’être passé à côté de quelque chose, d’avoir été pris au piège ; mais que dire des gens qui auraient prit pour argent comptant le contenu violent du livre ? Chaque lecteur insère ses lectures dans un schéma de compréhension différent, ce que Kundera appelle son « papier à musique » (in L’Insoutenable Légèreté de L’Être). Celui-ci se réserve le droit de contenir ou non l’histoire propre à l’auteur. C’est Kundera toujours qui écrit avoir été traumatisé à l’idée que le modèle que Proust a utilisé pour Albertine portait la moustache. Quant on sait qu’à l’heure actuelle cela même n’est pas prouvé (qu’Albertine ait été inspirée par le chauffeur-secrétaire de Proust, Alfred Agostinelli), et même d’ailleurs, que cela soit vrai ou non, comporte un degré plus ou moins élevé de vérité, on imagine aisément les méandres dans lesquels il est possible de se perdre lors d’une première lecture non profane. La meilleure solution consisterait peut-être à lire d’abord, se renseigner ensuite, puis lire à nouveau, mais où trouver le temps ? Heureusement que toutes les œuvres ne posent pas le même degré de complexité d’interprétation. Lire d’abord, se renseigner ensuite, voir si cela implique une seconde lecture, ne serait-ce que de certains passages. En tout état de cause, pour ce livre il a été choisi de lire d’abord et de se renseigner ensuite.
Finalement, le débat autour de Sansal est vaste et surtout enflammé, si bien qu’il est difficile de garder un esprit clair. Toujours est-il que d’un point de vue purement technique, ce livre est plutôt bien écrit. Là encore de nombreux commentaires fustigent Gallimard de publier un tel livre, le qualifiant de mauvais même au point de vue de la forme, mais d’un point de vue stylistique pourtant le rythme est bon, le style travaillé, bien que très classique, s’il n’y a pas de réelle originalité, au moins ne s’ennuie-t-on pas, au contraire, le côté froid et technique de certaines descriptions des camps, en utilisant le point de vue interne d’un homme sur le point de devenir fou, glace de manière efficace. Alors pourquoi ce procès stylistique ?
Finalement, que signifie le mot littérature, aujourd’hui ? Certes, Sansal ne révolutionne pas le genre du roman, mais il y a quelque chose d’incisif dans son écriture qui tient éveillé, ce quelque chose qui manque cruellement chez Delecroix ou même Bouraoui.
La majorité des lectures que je propose actuellement se font dans le cadre d’une préparation aux Assises Internationales du Roman qui ont lieu la semaine prochaine à Lyon, à la Villa Gillet. Une des conférences proposées (qui n’est pas celle avec Sansal comme intervenant) s’intitule « Le Roman est-il un genre fatigué ? » Effectivement la question mérite d’être posée. Jusque là j’ai le sentiment que les livres que j’ai lu ont été écrits par des personnes qui s’ennuient.
Retour sur ce débat après cette conférence, donc !

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