lundi 16 mai 2011

Naissance d'un pont - Maylis de Kerangal

Verticales – 2010 – 317 pages

Le pont inachevé est massif dans la nuit, une présence monstrueuse, très noire, Waldo le dévisage à voix basse, l’éclairage de nuit de doit pas être trop fort, trop spectaculaire, Georges, je ne veux pas du sabre de flamme, de faisceaux qui sculptent, d’ampoules qui s’appuient, toute cette saloperie de grandiloquence, les tours ne seront pas éclairées jusqu’au sommet afin que l’on puisse penser qu’elles se prolongent dans la nuit […].
p. 207

Ce n’est pas tant le fait d’avoir gagné un prix qui peut attirer vers ce livre, mais plutôt le sujet en lui-même. Ecrire un livre sur autre chose qu’un personnage, ou même, et surtout, sur autre chose que plusieurs personnages. Non pas une de ces chroniques –souvent fort plaisantes au demeurant- qui retrace plusieurs destins dans un même lieu, faisant de celui-ci un personnage à part entière, certes, mais toujours avec comme cette sorte de recul, de facilitée due au fait que les lieux écrivent les histoires et se laissent porter par elles, en particuliers les villes, en ce qu’elles attirent les regards, poussent à la curiosité, possèdent en elles-mêmes déjà une part de beauté, même si ce n’est qu’une beauté littéraire. Non, car ici c’est bien la construction d’un pont qui relie les gens, un pont gigantesque, dépourvu, au premier abord, de poésie, un amas de formules mathématiques, de calculs de résistance des matériaux. Un beau défi, que Maylis de Kerangal a relevé avec succès.

Ce qui frappe d’abord, c’est la fluidité et la simplicité du style, non pas simplicité dans le sentiment, qui consiste comme on le voit trop souvent à reprendre sans cesses les mêmes images, la même nostalgie, les mêmes émotions. Au contraire, l’écriture est travaillée, et apparaît naturelle au lecteur, un peu étonné au départ de se retrouver devant la description, qui aurait pu être un peu froide, d’un appel d’offre précédant le lancement du chantier. Les personnages ne sont pas exagérés, ni stéréotypés, et Kerangal réussit parfaitement à relier des points de vue pour le moins différents dans un même canevas possédant une unité forte.

Le point de vue vacille entre le recul un peu froid de certains auteurs allemands vis-à-vis des personnages, et un va-et-vient constant entre eux et le pont, avec des relents de film américain, mélangeant Taxi Driver et les grands espaces du sud. On n’en vient à prendre parti vis-à-vis de ce chantier titanesque, à devenir cette construction. Il faut dire que l’on est aidé par l’écriture très sonore, très à fleur de peau, parfois brutale, toujours collée au personnage –et cela ne contredit étrangement pas cette impression de recul qui reste cependant, qui éloigne le lecteur de la scène tout en la lui faisant ressentir avec une grande vivacité.

Le travail autour de grands chantiers comme celui-ci rappelle aussi l’œuvre d’Alessandro Barrico, en ce que le fait de se placer sous l’égide de quelque chose de plus grand que chaque homme, et de plus grand même que tous les hommes réunis autour, permet de passer à un stade autre dans le développement du récit, un lieu où les contrastes de base, couramment développés dans la littérature, comme par exemple amour/haine, jour/nuit, sont dépassés, permettant d’atteindre quelque chose d’autre, peut-être de plus proche de ce point invisible dont nous parle Blanchot dans l’Espace Littéraire. Il ne s’agit pas de réduire la littérature à des oppositions basiques, ces contrastes correspondent à toute une échelle de possibilités dans un sens ou dans l’autre, mais de se rappeler à quel point ils sont capables de couper le lecteur du reste, de ce qu’il y a autour, quasiment insaisissable. Kerangal fait un pas vers ces sensations avec son livre. Peut-être reste-elle malheureusement trop loin du pont et trop proche de ces acteurs pour y parvenir vraiment.

Un livre des plus intéressants !

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