samedi 12 juin 2010

La Faculté des Rêves - Sara Stridsberg

La Cosmopolite, Stock – 2009 – 399 pages

La cabine téléphonique s’est à nouveau couverte de buée, le campus s’est transmuté en un lac d’abandon et de pluie. Les autres étudiantes sont reparties avec leur papa dans leurs banlieues, il ne reste que la pluie qui goutte dans tes cheveux quand tu tentes de téléphoner à Dorothy. Des sonneries sonores noires comme la suie et esseulées traversent les paysages de sable.
p. 168

Pour son premier livre édité en France, Sara Stridsberg, auteur suédoise, nous livre un exercice à couper le souffle. Née en 1972, elle a déjà publié un premier roman en Suède, ainsi que des pièces de théâtres. Elle décide, dans La Faculté des Rêves, de reprendre à son compte l’histoire de Valérie Solanas, figure extrémiste du féminisme des années 60-70 aux Etats-Unis, auteur du SCUM Manifesto qui prônait la destruction totale du genre masculin, et connue pour être celle qui tenta d’assassiner Andy Warhol en 1968, et y échoua de peu.

Sara Stridsberg prévient le lecteur d’emblée, ce livre n’a rien d’une biographie. Les personnages doivent-être considérés comme fictifs, y compris Valérie Solanas ou Andy Warhol. Une fois réglé ce point, il ne reste plus qu’à plonger avec délices dans une écriture éclatée, rapide, essoufflée, tout en étant poétique, crue, et pourtant réglée au centimètre près. C’est dans ce qui pourrait être contradictoire et ne l’est pas que se déroule l’obsession de ce livre ; car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’une obsession qui va grandissante au fur et à mesure que défilent les pages.

La construction est linéaire sans l’être, la chronologie en tant que telle étant présentée entre de nombreux passages d’anticipations ; la vie de Solanas se déroule au même rythme que sa mort dans la chambre d’hôtel, qui est d’ailleurs la première scène du livre. Le point de vue interne, couplé à une narration à la seconde personne du singulier, domine l’ouvrage dans sa partie linéaire. Entre se trouvent des listes alphabétiques à thème, des conversations entre la narratrice et Valérie Solanas… Le style cru et riche, violent, prend le temps de développer des descriptions où domine une sorte de poésie qui ne dit pas son nom, et la voix qui tient le tout garde une homogénéité appréciable.

Ce qui marque surtout, ce sont les dialogues, que Sara Stridsberg, habituée du théâtre, conduit d’une main de maître. Les tirades de Valérie Solanas sont comme des fusées dans la nuit noire. Les autres personnages, vus au travers de Valérie elle-même, sont loin de rester de second plan, et Stridsberg réussi à leur donner en peu de mots une épaisseur remarquable.

L’ensemble fini par faire adhérer le lecteur au destin de cette femme-fiction hors du commun, hors du temps, hors de la logique du monde dans lequel elle vit. Jusqu’à faire oublier ses idées extrémistes, de supprimer l’ensemble des hommes sur Terre –dans le SCUM Manifesto- ou être de son côté lorsqu’elle tente d’assassiner Andy Warhol, qui, soit dit en passant, n’est pas épargné dans le livre.

La question qui reste en suspens est la suivante : cette écriture de la folie, ou en tout cas du décalage, puisque Solanas ne cesse de répéter qu’elle n’est pas folle –« souviens-toi que je suis la seule femme ici qui ne soit pas folle » (p. 97 par exemple, mais la phrase revient régulièrement)- et que Sara Stridsberg elle-même a déclaré ne pas la croire folle, cette écriture, donc, est-elle celle de Stridsberg ou celle de Valérie ? En d’autres termes, cette fulgurance est-elle propre au travail de l’auteur face au sujet, ou à l’auteur lui-même ? La faculté des rêves est le seul roman de Stridsberg édité en français à ce jour, ce qui ne permet donc pas de répondre à cette question. Si cette violence, cette rage, cette fureur sont propres à Valérie, alors il n’y a pas de doutes, on entendra parler de Stridsberg. Un jeune auteur à surveiller en tout cas.

1 commentaire:

  1. Très bel article, fort, qui donne envie de se noyer dans ce livre - parce qu'il y a quand même une sacrée violence, ou plutôt un sacré tumulte dans ce que tu écris.
    J'aime tout particulièrement, dans cet article, la phrase "Les tirades de Valérie Solanas sont comme des fusées dans la nuit noire"...

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